La musique thaïlandaise se laisse mal raconter comme une marche vers l’orchestre occidental. Ses ensembles de piphat, mahori et khrueang sai possèdent leurs propres règles : lignes hétérophoniques, cycles rythmiques, timbres percussifs, transmission de maître à disciple. La création contemporaine naît donc moins d’un remplacement que d’une coexistence — parfois harmonieuse, parfois délicieusement inconfortable.
1. Les traditions savantes : plusieurs orchestres, plusieurs temps
Le piphat associe gongs, xylophones, hautbois et percussions ; le mahori préfère une couleur plus douce, mêlant cordes et percussions ; le khrueang sai se construit autour des cordes. Les instrumentistes ne jouent pas une mélodie à l’unisson : chacun en propose une version ornée. Cette hétérophonie est peut-être la meilleure clé pour comprendre pourquoi tant de compositeurs contemporains thaïlandais pensent la texture avant l’harmonie.
2. Maîtres et notation moderne : fixer sans emprisonner
Luang Pradit Pairoh (Sorn Silapabanleng) est l’un des grands maîtres du XXe siècle. Virtuose du ranat ek, pédagogue et compositeur, il élargit les formes tout en défendant la tradition face aux politiques culturelles autoritaires des années 1930. Khmer Sai Yok, ici dans une transcription de piano, laisse deviner la souplesse de sa ligne.
Montri Tramote, interprète, chercheur et compositeur, documente méthodiquement ce patrimoine et compose pour les ensembles traditionnels. Boon-yong Ketkong prolonge l’art virtuose du ranat dans la seconde moitié du siècle ; ses œuvres restent malheureusement difficiles à identifier dans les archives vidéo ouvertes, ce qui justifie de les citer sans lien douteux.
3. Du Siam à l’orchestre : traduire les timbres
Né Peter Feit d’un père allemand et d’une mère môn, Phra Chenduriyang forme plusieurs générations de musiciens et compose la mélodie de l’hymne national thaïlandais. Sa biographie résume à elle seule les circulations de Bangkok au début du XXe siècle.
Fils de Luang Pradit Pairoh, Prasidh Silapabanleng tente une synthèse orchestrale plus personnelle dans la Siamese Suite de 1954. Le danger serait de « traduire » les instruments thaïs par des couleurs européennes équivalentes ; ses meilleurs passages conservent au contraire leur manière propre d’articuler le temps.
4. Jazz royal et chanson urbaine
Le roi Bhumibol Adulyadej fut saxophoniste et composa des dizaines de chansons de jazz. Le charme de Falling Rain tient à sa mélodie souple, tandis que Candlelight Blues affiche clairement son amour du swing américain. Ces pièces ont aussi joué un rôle diplomatique, portées par les orchestres lors de visites officielles.
Eua Sunthornsanan, fondateur de l’ensemble Suntharaporn, façonne la chanson urbaine moderne en mariant mélodies thaïes, danse de salon et orchestration occidentale. Farewell to Chamchuri en offre un exemple élégant et nostalgique.
5. Laboratoires interculturels : Fong Naam et Korphai
Installé en Thaïlande, l’Américain Bruce Gaston fonde Fong Naam avec le maître Boon-yong Ketkong. Leur projet ne juxtapose pas deux orchestres : il cherche des zones de friction entre accord, cycle et improvisation. La musique nouvellement composée pour le film muet Chang: A Drama of the Wilderness montre cette invention collective.
Dnu Huntrakul poursuit un dialogue plus mélodique entre instruments thaïs, orchestre et chanson. Ethnomusicologue, compositeur et improvisateur, Anant Narkkong dirige l’ensemble Korphai : Bamboo Music rappelle que préserver une tradition peut être un acte d’invention.
6. La scène contemporaine : de l’orchestre aux objets sonores
Narong Prangcharoen, élève de Chen Yi et fondateur du Thailand International Composition Festival, a donné une visibilité internationale à la création du pays. Phenomenon travaille l’orchestre par masses et éclats ; Wisdom of the Land interroge plus directement l’héritage.
Jiradej Setabundhu aime les dispositifs hybrides : Balinese Underground joue de la perception culturelle autant que du son. Piyawat Louilarpprasert transforme instruments et objets bricolés en théâtre physique dans Futuristic Octopus, tandis que l’orchestre de Ptera semble respirer avec des objets sonores.
La jeune génération élargit encore le spectre : Kitti Kuremanee réinvente le Nord dans la Fantasia on Lanna Folk Song ; Narongrit Dhamabutra choisit la grande couleur dans la Bodindra Symphony. Thanapol Setabrahmana assume une virtuosité brillante avec Fireworks Music, et Patiparn Jaikampan préfère l’intériorité de Nibbana.
7. Opéra, cinéma et récit public
Écrivain, chef et compositeur, S. P. Somtow construit depuis Bangkok une véritable scène lyrique. Madana — acte II adapte un texte royal en grand opéra ; son Requiem for the Rohingya, important mais sans captation complète sûrement identifiée ici, montre que l’opéra peut également intervenir dans le présent politique.
Le cinéma a popularisé une autre mémoire musicale. Pour Homrong (The Overture), film inspiré de la vie de Luang Pradit Pairoh, Chatchai Pongprapaphan et Terdsak Janpan contribuent à rendre audible le conflit entre tradition et modernisation. Le showreel de Terdsak Janpan révèle l’étendue de son écriture pour l’écran.
Mon fil d’écoute
- Luang Pradit Pairoh — Khmer Sai Yok
- Phra Chenduriyang — Hymne national
- Prasidh Silapabanleng — Siamese Suite
- Bhumibol Adulyadej — Falling Rain
- Eua Sunthornsanan — Farewell to Chamchuri
- Bruce Gaston / Fong Naam — Chang
- S. P. Somtow — Madana
- Prangcharoen — Phenomenon
- Setabundhu — Balinese Underground
- Louilarpprasert — Ptera
- Dhamabutra — Bodindra Symphony
- Jaikampan — Nibbana