Tour du monde de la musique

République dominicaine

Merengue, nation et modernité : une histoire musicale entre tambora et orchestre

La musique dominicaine ne se résume pas au merengue et à la bachata, même si ces genres ont profondément transformé son langage. Depuis le XIXe siècle, fanfares, salons, églises et théâtres organisent un espace où se rencontrent héritages européens, mémoires africaines et culture créole. Au XXe siècle, l’orchestre symphonique devient à son tour un lieu de négociation entre identité nationale et modernisme.

Cette histoire est aussi politique. La dictature de Rafael Trujillo a institutionnalisé le merengue tout en contrôlant les artistes ; les compositeurs ont dû travailler au sein d’institutions centralisées, dans l’exil ou dans les industries culturelles. Les générations récentes circulent entre Saint-Domingue, New York et les scènes internationales.

République dominicaine

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Hymne, fanfare et première nation musicale

Chef de fanfare et auteur de nombreuses danses, Juan Bautista Alfonseca (1810–1875) appartient à la première génération de la République indépendante. Ses merengues, dont Los Agramontes — merengue historique, montrent que le genre circulait déjà entre rue et ensemble militaire avant sa fixation au XXe siècle.

Élève d’Alfonseca dans la fanfare de l’armée, José Reyes (1835–1905) compose en 1882 la musique de Quisqueyanos valientes — hymne national, devenu hymne national. Son Salve al Progreso (aucun enregistrement public fiable repéré) rappelle que la marche civique et la musique religieuse structuraient alors la vie publique.

Institutions, chœur et musique sacrée

José de Jesús Ravelo (1876–1951) est à la fois compositeur, pédagogue et bâtisseur d’institutions. Le Liceo Musical qu’il fonde en 1908 et la Société des concerts préparent le terrain du Conservatoire et de l’Orchestre symphonique national. Son vaste La muerte de Cristo — oratorio, ainsi que Scherzo All’Antico, op. 112, inscrivent la tradition catholique dans une ambition concertante locale.

Cette construction collective évite de séparer création et transmission : des ensembles de chambre aux écoles, la musique savante dominicaine se développe grâce à des interprètes-compositeurs qui copient les parties, forment les instrumentistes et organisent eux-mêmes les concerts.

Le nationalisme symphonique

Juan Francisco García (1892–1974) porte le merengue et les paysages de Quisqueya vers les formes classiques. Le Quatuor à cordes nº 1 (aucun enregistrement public fiable repéré), la Sinfonía quisqueyana — Ier mouvement (extrait) et la Fantasía concertante (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : Simastral, fantasía sinfónica cherchent moins le pittoresque qu’une syntaxe nationale à grande échelle.

Julio Alberto Hernández (1900–1999) relie piano, chanson et folklore dans Dumiro (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : Suite folklórica — Chenche matriculado, Criolla bella (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : Danza criolla et ses pièces pour piano (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : Suite folklórica — Sarambo. Enrique de Marchena y Dujarric (1908–1988) développe une veine plus cosmopolite dans sa musique orchestrale et vocale (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : Concertino pour flûte et orchestre, tandis que Manuel Simó (1916–1988), formé à la direction, réunit contrepoint moderne et danse dans Tres imágenes folklóricas (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : Iluminaciones et le Divertimento para cuerdas (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : Suite pastoral.

Compositrices et modernité

Cheffe, pianiste et compositrice, Ninón Lapeiretta de Brouwer (1907–1989) ouvre des espaces durables aux musiciennes. L’Obertura jocosa (aucun enregistrement public fiable repéré), la Suite arcaica (aucun enregistrement public fiable repéré) et le ballet La reina del Caribe (aucun enregistrement public fiable repéré) vont de la référence néoclassique à l’imaginaire insulaire.

Margarita Luna (1921–2016), élève de Juan Francisco García puis professeure au Conservatoire, introduit une rupture décisive. Cambiantes (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : Miniatura quisqueyana nº 8 (1969), souvent présentée comme la première œuvre dominicaine dodécaphonique, et Vigilia eterna (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : Miniatura quisqueyana nº 9 déplacent le débat : l’identité ne dépend plus d’une citation folklorique, mais peut s’exprimer par le timbre, la série et la forme.

Une histoire à rééquilibrer. Les catalogues de Lapeiretta et Luna restent moins enregistrés que ceux de leurs contemporains masculins. Les liens proposés conduisent parfois à des captations rares : cette disproportion est elle-même un fait de l’histoire musicale.

Le merengue écrit, arrangé et orchestré

Luis Alberti (1906–1976) stabilise le grand orchestre de merengue et fait de Compadre Pedro Juan un modèle continental ; Luna sobre el Jaragua révèle son art de la couleur. Pianiste et auteur de centaines de pièces, Rafael « Bullumba » Landestoy (1925–2018) cultive une chanson plus intime dans Carita de ángel et En dónde estás (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : El vals de Santo Domingo.

Papa Molina (1925–2020), trompettiste, arrangeur et chef, rapproche big band, jazz et tambora dans Evocación. Bienvenido Bustamante (1923–2001) donne au saxophone et à l’accordéon une place concertante dans Caña brava (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : Concerto pour saxophone — IIIe mouvement et Poema sinfónico nº 1. Chez eux, arranger n’est pas habiller une mélodie : c’est composer la circulation des riffs, des cuivres et du couple güira-tambora.

Piano, chanson et jazz : les frontières mobiles

Poète, dramaturge, pianiste et compositeur, Manuel Rueda (1921–1999) refuse la spécialisation. La trinitaria blanca et Tonada del hombre con pena font entendre une modernité littéraire autant que sonore. Rafael Solano (né en 1931) renouvelle la chanson harmonisée avec Por amor et Magia.

Avec Michel Camilo (né en 1954), le piano virtuose relie jazz caribéen et écriture concertante : Caribe — en concert, Why Not! — en concert et le Concerto pour piano nº 1 déplacent la clave à travers de vastes architectures improvisées. Juan Luis Guerra (né en 1957) transforme de son côté la composition populaire par le contrepoint vocal, la poésie et une orchestration extrêmement précise dans Ojalá que llueva café et Bachata rosa — en concert.

La création symphonique actuelle

Chef de l’Orchestre symphonique national, José Antonio Molina (né en 1960) assume la continuité entre répertoire populaire et salle de concert. Sa Fantasía merengue est une rhapsodie où güira et tambora deviennent protagonistes de l’orchestre.

Dante Cucurullo (né en 1957) privilégie tension rythmique et couleur dans Pinceles para un ángel — ballet. Chef et compositeur, Darwin Aquino (né en 1979) travaille le geste, l’espace et la percussion dans Redescubrimiento: A Dominican in St. Louis. Leur programmation par l’Orchestre national montre qu’une tradition institutionnelle peut devenir le laboratoire d’écritures nouvelles.

Afro-diaspora et nouvelles voix

Pengbian Sang (né en 1965), bassiste, arrangeur et compositeur, articule jazz, rock et métriques caribéennes dans Marola (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : Pambiche del viejo Chero et Perdidos — Pengbian Sang & Retro Jazz. Chanteuse et compositrice, Xiomara Fortuna (née en 1959) place les mémoires afro-dominicaines au premier plan : De la loma al llano (aucun enregistrement public fiable repéré) ; œuvre représentative disponible : África vive en mí et Juana la Loca associent tambours, jazz, rock et parole militante.

Dans la diaspora, Irka Mateo (née en 1965) mène une recherche de terrain sur les traditions rurales avant de les recomposer dans Anacaona et Vamo a gozá. Ces voix rappellent que la création dominicaine actuelle ne choisit pas entre archive et invention : elle fait de la transmission orale, du studio et de la scène mondiale un même espace de composition.

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