La musique pakistanaise est née politiquement en 1947, mais ses mémoires traversent depuis des siècles le Pendjab, le Sind, le Bengale, l’Afghanistan, l’Iran et l’Inde du Nord. Lui chercher une origine unique serait donc absurde. Ce qui me frappe plutôt, c’est sa manière de faire circuler la poésie : du sanctuaire soufi au film, du ghazal à la télévision, puis du studio de Karachi aux scènes de Londres ou New York.
1. Territoires et traditions : aucune musique pakistanaise au singulier
Le Nord partage la grande tradition hindoustanie du raga ; le Pendjab porte qawwali, formes populaires et poésie de Bulleh Shah ; le Sind fait résonner les kafi de Shah Abdul Latif Bhittai ; le Baloutchistan et les régions pachtounes possèdent leurs luths, leurs rythmes et leurs récits. L’urdu sert de langue commune au ghazal et au cinéma, mais le pendjabi, le sindhi, le pachto, le saraiki ou le baloutchi restent des foyers créateurs. La frontière de 1947 a déplacé artistes et studios, non les lignes mélodiques.
2. Gharanas et musique classique : composer dans l’instant
Surnommée Malika-e-Mausiqi, reine de la musique, Roshan Ara Begum quitte Bombay pour le Pakistan après la Partition. Son tarana en raga Malkauns unit une articulation souveraine à une liberté rythmique qui rend chaque reprise imprévisible.
Les frères Nazakat Ali et Salamat Ali Khan, héritiers du gharana Sham Chaurasia, font de la voix en duo une polyphonie mobile : leur raga Rageshri passe sans cesse de l’accord à la joute. Le raga Darbari Kanada des frères Amanat Ali et Fateh Ali Khan représente l’autre grande lignée, celle de Patiala.
Ghulam Hassan Shaggan maintient une rare profondeur d’alap dans le raga Bahar. Au sitar, Sharif Khan Poonchwaley fait entendre une autre forme d’invention dans le raga Desi.
Juriste, philosophe, inventeur et musicologue, Raza Kazim met au point la sagar veena, instrument à cordes joué avec un objet de glissement. Sa fille Noor Zehra en révèle l’étrange profondeur dans le raga Darbari. Le compositeur radiophonique et orchestral Mian Sheheryar mérite également d’être cité, même si les archives en ligne ne permettent pas encore de relier avec certitude ses œuvres de concert à une vidéo.
3. Composer un pays nouveau : hymne, radio et institutions
Né à Karachi dans une famille ismaélienne, Ahmed Ghulamali Chagla compose en 1949 la mélodie de l’hymne national pakistanais, avant même que les paroles soient définitivement choisies. L’œuvre conjugue solennité de fanfare et tournure mélodique régionale.
La radio devient ensuite une institution capitale : elle commande, enregistre et diffuse des chansons dans plusieurs langues. Ghulam Ahmed Chishti, affectueusement appelé Baba Chishti, relie théâtre pendjabi, film et chanson populaire. Les compositeurs Master Inayat Hussain et M. Ashraf poursuivent cette histoire abondante ; leurs catalogues, souvent dispersés entre films et archives télévisées, demanderaient à eux seuls une page entière.
4. L’âge d’or du cinéma : le studio comme orchestre
Khwaja Khurshid Anwar, ancien étudiant en philosophie et militant anticolonial, devient le grand architecte sonore du cinéma pakistanais. Dans Sun Wanjli Di Mithri Taan de Heer Ranjha, interprété par Noor Jehan, la mélodie pendjabie garde ses glissements subtils au milieu de l’orchestration. Dil Ka Diya Jalaya du film Koel en montre le lyrisme plus intime.
Feroz Nizami, formé au classique, donne au film Dupatta la nocturne Chandni Raatain. Rasheed Attre excelle dans les lignes vocales amples ; le film Intezar et Chand Hanse Duniya Base constituent un sommet de sa collaboration avec Noor Jehan.
Dans les années 1960, Sohail Rana introduit une légèreté pop urbaine. Ko Ko Korina, chanté par Ahmed Rushdi, est souvent présenté comme la première grande chanson pop du pays ; Akele Na Jana révèle son sens de la longue mélodie orchestrale.
Arrivé d’Inde en 1962, Nisar Bazmi devient un pédagogue autant qu’un compositeur de films. Il signe la mise en musique du ghazal Ranjish Hi Sahi, rendu immortel par Mehdi Hassan, et le chant civique Yeh Watan Tumhara Hai.
Le compositeur bengali Robin Ghosh, actif à Dacca puis au Pakistan et au Bangladesh, rappelle combien cette histoire déborde les frontières actuelles : Kabhi To Tumko Yaad Aayengi. Khalil Ahmed cultive une nostalgie comparable dans Zindagi Hai Ya Kisi Ka Intezar.
5. Le qawwali : de l’assemblée soufie à la scène mondiale
Le qawwali est un art collectif : voix principale, réponses du chœur, harmonium, tabla ou dholak et battements de mains construisent progressivement l’intensité. Les textes viennent de plusieurs siècles et de plusieurs langues ; l’arrangement, l’improvisation et l’ordre des vers constituent une part essentielle de la création.
Les Sabri Brothers, emmenés par Ghulam Farid et Maqbool Ahmed Sabri, portent cet art sur les scènes internationales dès les années 1970. Tajdar-e-Haram alterne recueillement et accélération ; Bhar Do Jholi Meri fait de la supplication une architecture collective. Aziz Mian, philosophe et poète autant que qawwal, choisit une théâtralité plus rugueuse dans Main Sharabi.
Nusrat Fateh Ali Khan hérite d’une lignée familiale de qawwals mais agrandit radicalement la forme. Dans Allah Hoo à WOMAD, sa voix passe du motif obstiné à des envolées proches du khayal. Mustt Mustt garde cette énergie tout en s’ouvrant à une scène mondiale. La longue Tumhe Dillagi montre son art de retarder la résolution.
Sa collaboration avec le producteur canadien Michael Brook n’est pas une dilution mais un nouveau studio instrumental. My Heart, My Life, extrait de Night Song, superpose guitare traitée, claviers et voix sans supprimer la respiration du qawwali.
Abida Parveen déplace le kafi et le ghazal soufis vers une scène presque chambriste. Dans Yaar Ko Humne Ja Ba Ja Dekha, la répétition devient connaissance. Les frères Fareed Ayaz et Abu Muhammad maintiennent, eux, la filiation du qawwal bachchon ka gharana dans Khabaram Raseeda.
6. Télévision, pop et rock : une modernité locale
La télévision publique forme plusieurs générations. Sohail Rana y compose des chansons pour enfants, notamment Sang Sang Chaltay Rehna. Dans les années 1980, Rohail Hyatt cofonde Vital Signs : Dil Dil Pakistan devient un hymne pop non officiel grâce à une production claire et une mélodie immédiatement mémorisable.
Salman Ahmad fonde Junoon et invente avec le groupe l’étiquette de « rock soufi ». Sayonee doit autant sa force au riff de guitare qu’aux inflexions vocales. Mekaal Hasan, compositeur-guitariste formé à Berklee, complexifie ce modèle : Raba mêle métriques progressives, flûte et chant classique.
Le duo Zeb and Haniya apporte une écriture acoustique subtile dans Chup. Le groupe Noori donne à la chanson rock une mélancolie suspendue avec Manwa Re.
7. Coke Studio : le studio comme atelier public
Créé en 2008 sous la direction musicale de Rohail Hyatt, Coke Studio Pakistan rend visibles arrangeurs, instrumentistes et traditions régionales. L’émission a parfois simplifié les musiques qu’elle rassemble, mais elle a aussi donné au travail de production une place rarement reconnue à la télévision.
Dans Alif Allah Chambey Di Booti, Rohail Hyatt organise la rencontre entre Arif Lohar, Meesha Shafi, chimta, chœur et section électrique. Shuja Haider, compositeur et producteur de plusieurs saisons, pratique une ample écriture vocale, perceptible dans Baanware.
Sous la direction de Zulfiqar « Xulfi » Jabbar Khan, la quatorzième saison transforme le plateau en dispositif audiovisuel. Pasoori, coécrit avec Ali Sethi et interprété avec Shae Gill, unit pulsation globale, mélodie pendjabie et orchestration de studio. Le très épuré Chan Kithan d’Ali Sethi offre l’autre versant, nocturne, de cette modernité.
8. Diasporas et électronique : écrire depuis plusieurs lieux
Installée à New York, Arooj Aftab ralentit le ghazal jusqu’à faire entendre l’espace autour des mots. Dans Mohabbat, la voix flotte entre harpe et cordes ; Udhero Na, avec Anoushka Shankar, transforme la plainte en spirale.
Le Pakistano-Américain Qasim Naqvi, batteur de Dawn of Midi, compose pour synthétiseurs analogiques, ensembles, danse et cinéma. Brutal Moderna révèle le grain instable de ses machines ; Chronology organise le temps comme une matière à sculpter.
À Lahore, Abdullah Siddiqui commence très jeune à produire une pop électronique sombre : Resistance. Natasha Noorani invente une « retro-pop » sensuelle dans Choro. Enfin, le collectif instrumental de Lahore Jaubi rencontre jazz londonien et spiritualité dans l’album Nafs at Peace.
Mon fil d’écoute
- Roshan Ara Begum — Malkauns
- Nazakat et Salamat Ali Khan — Rageshri
- Sagar veena — Darbari
- Chagla — Hymne national
- Khurshid Anwar — Sun Wanjli Di
- Feroz Nizami — Chandni Raatain
- Sohail Rana — Ko Ko Korina
- Nisar Bazmi — Ranjish Hi Sahi
- Sabri Brothers — Tajdar-e-Haram
- Nusrat Fateh Ali Khan — Allah Hoo
- Nusrat / Michael Brook — My Heart, My Life
- Abida Parveen — Yaar Ko Humne
- Vital Signs — Dil Dil Pakistan
- Mekaal Hasan Band — Raba
- Coke Studio — Alif Allah
- Xulfi / Ali Sethi — Pasoori
- Arooj Aftab — Mohabbat
- Qasim Naqvi — Chronology
- Jaubi — Nafs at Peace