La Nouvelle-Zélande — Aotearoa — a longtemps cherché sa musique dans la distance : loin de Londres, loin des grands orchestres, face à une géographie dont le silence semblait demander une réponse. Mais le pays n’était évidemment pas silencieux. Le renouveau des instruments māoris, les taonga pūoro, a rappelé que les vents, les oiseaux, les récits et les langues possédaient déjà leurs systèmes d’écoute.
Je propose donc moins une galerie nationale qu’un dialogue : Alfred Hill et Douglas Lilburn construisent un pays orchestral ; Gillian Whitehead et Jack Body déplacent les frontières de l’écriture ; Hirini Melbourne, Richard Nunns et leurs héritiers rendent aux instruments māoris une vie créatrice ; les générations récentes relient Aotearoa à l’Asie, au Pacifique, à l’électronique et au cinéma. Les œuvres importantes sans vidéo libre sont mentionnées sans lien ; tous les boutons ont été vérifiés directement.
1. Fonder une musique nationale
Alfred Hill : entre deux rives de la mer de Tasman
Né à Melbourne, élevé à Wellington et formé à Leipzig, Alfred Hill (1869–1960) est aussi néo-zélandais qu’australien. Waiata Poi et le Quatuor nº 1 « Māori » témoignent d’un désir précoce d’intégrer des mélodies māories aux formes européennes. L’écoute actuelle doit garder les deux faits ensemble : ces œuvres ont rendu visible un matériau local, mais l’ont aussi encadré selon les catégories coloniales du temps.
Douglas Lilburn : entendre la distance
Douglas Lilburn (1915–2001), élève de Vaughan Williams, devient la figure tutélaire de la composition nationale. L’Aotearoa Overture (1940) ouvre un vaste horizon orchestral ; trois décennies plus tard, Soundscape with Lake and River abandonne l’orchestre pour le studio. Anecdote décisive : le « père » de la symphonie néo-zélandaise fut aussi le fondateur de son premier studio universitaire de musique électronique.
David Farquhar et Edwin Carr : professionnaliser sans uniformiser
La délicieuse suite Ring Round the Moon de David Farquhar (1928–2007) révèle une précision néoclassique et théâtrale. Plus cosmopolite, Edwin Carr (1926–2003) voyage et étudie sans cesse ; la Symphonie nº 4 et la Promenade, suite de ballet, conjuguent métier européen et énergie scénique.
2. Une modernité qui refuse le modèle unique
Jenny McLeod : de Messiaen aux horloges tonales
Jenny McLeod (1941–2022) étudie avec Messiaen à Paris, puis cherche un langage communautaire capable de réunir amateurs et professionnels. He Iwi Kotahi Tātou porte cette ambition collective ; les Three Celebrations montrent son éclat orchestral. Plus tard, ses « Tone Clock Pieces » organiseront l’harmonie comme un cadran.
Gillian Whitehead : respirer entre les cultures
D’ascendance Ngāi Te Rangi et écossaise, Gillian Whitehead (née en 1941) laisse la notation rencontrer l’improvisation, le paysage et les pratiques māories sans les réduire à une citation. Resurgences travaille par poussées et retours ; Hine-pū-te-hue évoque la déesse des vents et les instruments de calebasse.
Jack Body, Lyell Cresswell et Ross Harris
Jack Body (1944–2015) enregistrait les musiques et les voix du monde non pour les collectionner, mais pour faire vaciller l’idée d’une partition autonome. Pulse condense ce goût du geste ; l’air Two Eyes vient de son opéra Alley, sur le poète chinois Rewi Alley.
Installé en Écosse, Lyell Cresswell (1944–2022) écrit une musique dense, volontiers rugueuse : Alas! How Swift a l’urgence d’une déclamation. Ross Harris (né en 1945), également corniste et électronicien, fait de la mémoire historique une dramaturgie ; sa Symphonie nº 2, liée au poète de guerre John Gallas, avance comme une commémoration fissurée.
Dorothy Buchanan (née en 1945), première compositrice indépendante professionnelle du pays, a beaucoup œuvré pour la scène et la transmission. Les Five Vignettes of Women donnent une entrée à son théâtre instrumental ; l’opéra The Woman at the Store, d’après Katherine Mansfield, reste peu accessible en ligne.
3. Les taonga pūoro : renaissance, invention, continuité
Hirini Melbourne et Richard Nunns : sortir les instruments des vitrines
Le compositeur et pédagogue Hirini Melbourne (Tūhoe, Ngāti Kahungunu, 1949–2003) rencontre l’ethnomusicologue-interprète Richard Nunns (1945–2021) à la fin des années 1980. Ensemble, ils réapprennent, fabriquent, jouent et composent pour des instruments que les musées avaient longtemps présentés comme disparus. Le disque Te Kū Te Whē est un jalon ; écouter Te Pō et Hau. Le souffle y est à la fois son, ancêtre, oiseau et espace.
Ariana Tikao, Riki Gooch et Ruby Solly : la renaissance devient avenir
La Kāi Tahu Ariana Tikao (née en 1971) relie chant, poésie, histoire des femmes et taonga pūoro. Te Heke porte cette mémoire en mouvement ; Te Waonui a Tāne écoute la vie forestière.
Le batteur, producteur et compositeur Riki Gooch (né en 1972) transforme les cycles rythmiques et les espaces électroniques dans Ngā Tuone. La Kāi Tahu Ruby Solly (née en 1996), violoncelliste, cinéaste et praticienne des taonga pūoro, compose des paysages qui sont aussi des généalogies : Karaka — Wana et Matairangi.
4. Percussion, corps et circulation mondiale
Fils d’une famille grecque immigrée, John Psathas (né en 1966) pense le rythme comme une scène dramatique. View from Olympus oppose piano, percussion et orchestre avec une énergie presque chorégraphique ; One Study One Summary pousse le duo dans une course d’une précision vertigineuse. Il a composé la musique des cérémonies des Jeux olympiques d’Athènes de 2004 : retour symbolique vers la Grèce depuis Aotearoa.
Gareth Farr (né en 1968) associe gamelan, percussions du Pacifique, orchestre et culture scénique. From the Depths Sound the Great Sea Gongs donne à trois percussionnistes une puissance océanique ; Rūaumoko — Te Kōanga inscrit la saison et la force souterraine dans la danse orchestrale.
5. Écologies expérimentales : brûler, libérer, écouter
Annea Lockwood : défaire l’instrument
Née à Christchurch et installée aux États-Unis, Annea Lockwood (née en 1939) demande en 1968 de mettre le feu à un piano irréparable. Piano Burning n’est pas une plaisanterie destructive : l’instrument canonique devient processus, chaleur, craquement et communauté. The Glass World inventorie le verre comme un continent sonore.
Eve de Castro-Robinson et Chris Cree Brown
Eve de Castro-Robinson (née en 1956) aime les matières nerveuses, les comportements d’oiseaux et les titres à double sens. Releasing the Angel semble faire émerger la ligne du violoncelle hors d’un bloc ; Chaos of Delight III organise une volière instrumentale.
Chris Cree Brown (né en 1953) combine instruments, dispositifs électroniques et inquiétude écologique. Cellocution transforme le violoncelle en corps électrique ; Celestial Bodies élargit cette écoute jusqu’aux échelles astronomiques.
6. Générations récentes : pluie, archives et récits transpacifiques
D’ascendance japonaise et néo-zélandaise, Salina Fisher (née en 1993) écrit une musique de phénomènes fins. Rainphase fait apparaître la pluie par irisations plutôt que par imitation ; Tupaia, coécrit avec taonga pūoro, interroge navigation, rencontre et cartographie du Pacifique.
Claire Cowan (née en 1983) passe du concert au ballet et à l’écran. L’ouverture de Hansel and Gretel montre un sens immédiat de la couleur narrative.
Gemma Peacocke (née en 1984) compose Waves and Lines à partir de poèmes de femmes afghanes : voix enregistrées, électronique et ensemble refusent le simple documentaire. Chez Celeste Oram (née en 1990), l’histoire des médias et l’économie du concert deviennent matériaux ; Televisionmann et Mirror & Echo pratiquent une archéologie sonore malicieusement critique.
À côté de ces écritures, Anthony Ritchie (né en 1960) défend une éloquence instrumentale directe, représentée par la Sonate pour violon nº 3, tandis que le chef-compositeur Kenneth Young (né en 1955) cultive dans Douce Tristesse un lyrisme sans emphase.
7. Cinéma, ambient et rituel contemporain
Né à Auckland, Graeme Revell (né en 1955) passe du groupe industriel SPK aux grands studios. La suite de The Crow conserve dans l’orchestre une noirceur de texture issue de l’expérimental.
Rhian Sheehan (né en 1976) compose des espaces immersifs où guitare, field recording, électronique et ensemble se confondent. Standing in Silence en concert est moins une mélodie qu’une perspective sonore. La compositrice et arrangeuse Victoria Kelly (née en 1973) rassemble voix, orchestre et deuil dans son Requiem.