Malte est petite sur la carte, mais placée au milieu des routes. Ses compositeurs ont circulé entre La Valette, Naples, Palerme, Paris et Londres ; ses cathédrales, ses théâtres et ses fanfares ont servi de conservatoires avant même que l’institution existe. L’histoire musicale y est moins celle d’un isolement que d’une traduction permanente entre italien, latin, anglais et maltais.
Le risque serait de ne retenir que le folklore pittoresque ou, à l’inverse, une annexe de l’opéra italien. Je préfère suivre les lieux où l’île devient active : le baroque napolitain de Girolamo Abos, le théâtre de Paolino Vassallo, la synthèse méditerranéenne de Charles Camilleri, les lieder maltais de Joseph Vella, puis les nouvelles écritures orchestrales, audiovisuelles et électroniques. Les œuvres importantes indisponibles restent citées sans lien ; tous les boutons YouTube ont été vérifiés.
1. Le temps des maîtres de chapelle
Girolamo Abos : Malte dans l’Europe napolitaine
Né à La Valette, Girolamo Abos (1715–1760) se forme et travaille surtout à Naples, l’un des grands centres lyriques du XVIIIe siècle. Son Stabat Mater allie douleur liturgique et souplesse théâtrale ; l’air No, non mi so risolvere rappelle qu’un compositeur maltais pouvait appartenir pleinement au marché européen de l’opéra.
Michel’Angelo Vella et Francesco Azopardi : écrire pour l’île
Michel’Angelo Vella (1710–1792), formé à Naples puis maître de chapelle à Malte, laisse notamment des sonates et une abondante musique sacrée. Les sonates sont documentées mais les attributions accessibles sur YouTube restent trop incertaines pour proposer ici un faux lien.
Son élève Francesco Azopardi (1748–1809) devient maître de chapelle de la cathédrale de Mdina et théoricien estimé. La Sinfonia en ré majeur montre une musique instrumentale claire, galante, déjà tournée vers le classicisme.
2. Opéra, église et romantisme sous plusieurs drapeaux
Nicolò Isouard : de Mosta à l’Opéra-Comique
Nicolò Isouard (1773–1818), né à Malte et connu à Paris sous le prénom Nicolas, incarne la mobilité des identités. L’ouverture et le duo de Cendrillon (1810) révèlent une légèreté dramatique qui rivalisa un temps avec Boieldieu.
Paolo Nani et Paolino Vassallo : la chapelle rencontre la scène
La dynastie Nani domine longtemps la musique d’église. Paolo Nani (1814–1904) fait entendre dans le Gloria de la Missa in Fa une ferveur façonnée par l’opéra italien.
Paolino Vassallo (1856–1923), passé par Paris et l’Opéra-Comique, revient fonder un institut musical à La Valette. Sa Messa da Requiem — Introduzione e Kyrie possède un véritable souffle dramatique. L’opéra posthume Edith Cavell, consacré à l’infirmière exécutée pendant la Première Guerre mondiale, est représenté par l’air Quanta dolcezza.
3. Du théâtre royal à la recherche d’une voix nationale
Carlo Diacono et Josie Mallia Pulvirenti
Élève de Vassallo et maître de chapelle à Mdina puis à la co-cathédrale Saint-Jean, Carlo Diacono (1876–1942) obtient un succès marquant avec L’Alpino (1918). Son Intermezzo de L’Alpino relie lyrisme italien et conscience locale.
Josie Mallia Pulvirenti (1896–1964), compositeur à ses heures tout en dirigeant l’entreprise familiale, ose de grandes formations quand l’île privilégie encore le répertoire sacré. L’Impressione sinfonica dans sa version pour piano laisse deviner une ambition coloriste proche de l’impressionnisme.
Carmelo Pace : la langue maltaise entre à l’opéra
Carmelo Pace (1906–1993) compose symphonies, quatuors, musique sacrée et opéras en maltais. La Sinfonietta, premier mouvement représente son écriture orchestrale. L’opéra I Martiri (1967), jalon important du théâtre lyrique en langue maltaise, n’est pas disponible dans une captation suffisamment fiable ; le Stabat Mater permet d’entendre son langage vocal.
4. Charles Camilleri : de la Malta Suite aux « noosphères »
Charles Camilleri (1931–2009) est la figure internationale majeure de la musique maltaise moderne. Adolescent, il arrange dans la Malta Suite des gestes de fête, de danse et de village. Mais il refuse bientôt d’être enfermé dans le nationalisme pittoresque.
Le Concerto pour piano nº 1 « Mediterranean » unit pulsation, modalité et virtuosité ; la Prayer de la Missa Mundi fait de l’orgue un cosmos rituel. Dans Noospheres II — A Gentle Spirit, la musique se détache encore davantage de la citation folklorique.
Camilleri aimait parler d’un style « universel » nourri de Méditerranée, d’Afrique, d’Asie, d’improvisation et d’étude européenne. Ce mot peut sembler immense ; il exprime surtout le refus d’avoir à choisir entre l’île et le monde.
5. Après Camilleri : modernité, langue et mémoire
Pawlu Grech et Joseph Vella
Peintre, pianiste et compositeur, Pawlu Grech (1938–2019) adopte un modernisme abstrait rare dans l’île de l’après-guerre. Les Five Events et Quaderno I sont difficiles à trouver dans une captation libre stable ; Rhapsoidía révèle son piano anguleux et concentré.
Compositeur, chef et pédagogue gozitan, Joseph Vella (1942–2018) rompt avec la domination italienne et le pseudo-folklore pour développer notamment un lied d’art en maltais. Rebbieħa possède l’ampleur d’une proclamation orchestrale ; la Rapsodja Maltija, op. 26 transforme au piano l’héritage national plutôt qu’elle ne le cite littéralement.
John Galea et Joseph Sammut : monument et élégie
Organiste, chef et compositeur, John Galea (né en 1937) donne au temple mégalithique de Gozo une échelle orchestrale dans Ġgantija. Joseph Sammut (1926–2024), chef fondateur de l’orchestre national, laisse avec l’Adagio nº 2, op. 40 une élégie dédiée aux victimes de la pandémie.
6. L’archipel contemporain : plusieurs voies, deux Pace et un Zahra
Albert Pace et Ruben Zahra
Élève de Camilleri, Albert Pace (né en 1958) pratique une écriture modale, claire et atmosphérique. Les Two Episodes from Antigone — The Illegal Burial font de l’espace orchestral un théâtre moral.
Ruben Zahra (né en 1972, sans « e » après le R) relie folklore, percussion, théâtre et multimédia. The Forbidden concentre une énergie rituelle ; Pounding III transforme l’impact en structure.
Reuben Pace : morphing, vidéo et opéra-film
Reuben Pace (né en 1974, avec « eu ») développe une technique de morphing entre objets sonores. String Quartet nº 1 — Me, Myself and Something Else rend cette identité mobile ; la Mdina Suite recompose la ville pour guitare. Son Blat — The Island Fortress (2022) est présenté comme le premier opéra-film maltais.
Albert Garzia, Véronique Vella et Christopher Muscat
Albert Garzia cultive l’ironie narrative : The Bus Driver anime l’ensemble à vents comme une petite scène. Pianiste et compositrice, Véronique Vella travaille entre concert et théâtre ; Track nº 2 from One of the Number donne accès à son univers.
Chez Christopher Muscat, chef et compositeur, le sacré reste une matière contemporaine : Ave Verum privilégie la ligne vocale, tandis qu’Extase élargit la palette instrumentale.
Kris Spiteri, Josef Bugeja et Kristian Schembri
Kris Spiteri vient aussi du théâtre musical et du cinéma ; Longing assume un lyrisme orchestral immédiat. Josef Bugeja construit dans Crux une progression dramatique nourrie d’imaginaire sacré.
Percussionniste-compositeur, Kristian Schembri (né en 1990) travaille la frappe comme événement scénique. Ecce Homo — Pageant Scene pour deux percussionnistes transforme la procession en théâtre abstrait.
7. Électronique, percussion et mémoire du lieu
Mario Sammut est l’un des pionniers de la musique électronique produite à Malte. Le documentaire Circuits — 40 Years of Electronic Music Produced in Malta permet de situer son rôle ; Vanishing Landscape transforme l’environnement menacé en trace sonore.
Le percussionniste et artiste sonore Renzo Spiteri compose avec instruments, objets, field recordings et espace. Quintessence fait entendre cette recherche d’une matière élémentaire, loin de l’image décorative de la Méditerranée.