Tour du monde de la musique

Liban

Composer sur une ligne de faille : du maqâm à l’orchestre, du théâtre chanté à l’électronique

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Au Liban, la composition ne suit pas une avenue tranquille : elle avance entre des langues, des religions, des guerres, des exils et une étonnante fidélité à Beyrouth. Le maqâm arabe, la liturgie maronite ou byzantine, la chanson radiophonique, le jazz et l’orchestre occidental n’y forment pas des compartiments étanches. Ils se croisent, parfois se heurtent, et c’est précisément de cette friction que naît une musique immédiatement reconnaissable.

J’ai choisi une définition large du compositeur. Elle accueille la symphonie et l’opéra, mais aussi le théâtre musical des Rahbani, l’écriture pour le oud, le cinéma et l’installation sonore. Une œuvre importante mais introuvable en accès libre est mentionnée sans lien ; chaque bouton d’écoute conduit, lui, vers un enregistrement YouTube.

La traduction automatique s’ouvrira dans un nouvel onglet.

1. Fonder une vie musicale moderne

Wadih Sabra : Paris, Beyrouth et l’idée d’un conservatoire

Wadih Sabra (1876–1952), formé à Paris, fonde en 1910 l’institution qui deviendra le Conservatoire national. Ses opéras, dont Les Bergers de Canaan, restent difficiles à entendre ; sa mélodie pour l’hymne national libanais rappelle cependant combien la construction d’un langage musical fut aussi une construction civique. Anecdote révélatrice : ce musicien tourné vers l’Europe défendait en même temps l’idée d’un tempérament capable de restituer les intervalles arabes.

Toufic Succar et Boghos Gelalian : écrire l’intervalle

Toufic Succar (1922–2017) refuse de plaquer un décor oriental sur des formes françaises : il examine réellement les modes et les rythmes. Ses Variations sur un thème oriental, op. 2 en offrent une entrée claire, tandis que le Quatuor de l’Annonciation révèle une voix plus intérieure.

L’Arméno-Libanais Boghos Gelalian (1927–2011), professeur de plusieurs générations, transforme pour sa part la miniature pianistique en laboratoire harmonique. Écouter le Prélude et stile fugato, puis l’Allegro con spirito des Tre cicli : le contrepoint y semble éclairé par une lumière méditerranéenne.

2. L’orchestre face à l’histoire

Walid Gholmieh : la symphonie comme institution

Walid Gholmieh (1938–2011), directeur du Conservatoire et acteur décisif de l’Orchestre symphonique national, donne à l’histoire récente une ampleur monumentale. La Symphonie nº 4, Le Martyr (1982) et la Symphonie nº 6, L’Aube n’esquivent ni le pathos ni l’espoir collectif.

Bechara El-Khoury et Houtaf Khoury : mémoires de la guerre

Installé en France, Bechara El-Khoury (né en 1957) écrit une musique orchestrale somptueuse où la catastrophe devient poème. Le Liban en flammes, op. 14 et la Symphonie Les Ruines de Beyrouth, op. 37 sont deux jalons d’un romantisme tardif assumé.

Chez Houtaf Khoury (né en 1967), la blessure devient plus fragmentaire. La Symphonie nº 2, Reminiscenza et la Sonata-Poema semblent interroger ce qu’une forme peut encore retenir après l’effondrement.

Naji Hakim : l’orgue parle arabe

Successeur de Messiaen à l’orgue de la Trinité, Naji Hakim (né en 1955) fait danser l’instrument d’église sur des rythmes et mélodies du Levant. L’Ouverture libanaise orchestrale est jubilatoire ; la Suite égyptienne montre que son imaginaire dépasse les frontières nationales.

3. Le théâtre chanté, un opéra populaire

Assi et Mansour Rahbani : inventer un Liban de scène

Assi et Mansour Rahbani ont créé avec Fairouz un monde complet : village rêvé, satire politique, dabké, chœur et orchestre. Petra (1977), dont voici Bokra lamma بيرجعوا الخيّالة, est moins une comédie musicale à l’occidentale qu’une mythologie nationale mobile. Leur art fut parfois accusé d’idéaliser le pays ; après la guerre, cette fragilité même le rend bouleversant.

Ziad Rahbani : jazz, sarcasme et lendemain de fête

Le fils d’Assi et Fairouz, Ziad Rahbani (né en 1956), fissure le village parental avec le jazz, le funk et un humour politique corrosif. Abu Ali (1978) est devenu un classique instrumental ; Bema Enno fait entendre cette nonchalance savamment orchestrée.

Zaki Nassif (1918–2004) et Philemon Wehbe (1916–1985) complètent ce paysage. Le premier offre à la chanson chorale une chaleur terrienne dans Talou Hbabna ; le second glisse volontiers l’ironie populaire dans les mélodies de Fairouz, réunies dans cette anthologie de compositions.

4. Le oud quitte le musée

Marcel Khalifé : la corde comme parole publique

Marcel Khalifé (né en 1950) a rendu le oud concertant sans lui ôter sa respiration. Jadal, dialogue de deux ouds, porte bien son nom — « dialectique » — tandis que le vaste Concerto Al Andalus relie soliste, orchestre et mémoire poétique.

Rabih Abou-Khalil et Charbel Rouhana : métriques neuves

Avec Rabih Abou-Khalil (né en 1957), le jazz ne sert pas de vernis : ses improvisateurs doivent réellement habiter des cycles rythmiques asymétriques. Arabian Waltz et Blue Camel font entendre ce déplacement du centre de gravité.

Charbel Rouhana (né en 1965) privilégie une virtuosité plus chantante : Mada laisse la ligne modale se déployer sans renoncer à la pulsation.

5. Diasporas, cinéma et grandes salles

Gabriel Yared (né en 1949) raconte volontiers avoir appris l’orchestration presque seul avant Paris. La partition oscarisée du Patient anglais ne cite pas le Liban ; son sens de la mélodie suspendue et des timbres mêlés appartient pourtant à une sensibilité d’entre-deux.

Le trompettiste-compositeur Ibrahim Maalouf (né en 1980) utilise la trompette à quarts de ton mise au point par son père Nassim. Beirut transforme le souvenir familial en montée orchestrale ; Kalthoum relit Alf Leila wa Leila à travers le jazz.

Le pianiste Rami Khalifé (né en 1981), fils de Marcel, passe de Boulez à l’électronique. Son Requiem for Beirut, écrit après l’explosion du port en 2020, évite l’illustration et installe une lente veille sonore.

6. La création au présent : archéologie, corps, technologie

Zad Moultaka : faire résonner les civilisations anciennes

Zad Moultaka (né en 1967), pianiste devenu compositeur et plasticien, confronte les phonèmes arabes aux techniques vocales contemporaines. L’Hymne à ŠamaŠ invoque le dieu solaire mésopotamien ; Hummus joue, avec un humour très sérieux, de la bouche, de la recette et de la mémoire collective.

Joëlle Khoury, Cynthia Zaven et Bushra El-Turk

Joëlle Khoury (née en 1963) passe du jazz à la poésie arabe contemporaine : Al Laylou — Dream She Is est un théâtre de chambre sensuel. Chez Cynthia Zaven (née en 1970), le lieu compose avec l’artiste : Perpetuum Mobile, installation à Baalbek, superpose architecture, mécanique et rémanence.

La compositrice britannico-libanaise Bushra El-Turk (née en 1982) travaille l’identité comme une matière instable. Le vigoureux Tmesis et le quatuor Saffron Dusk refusent l’exotisme attendu.

Layale Chaker : poésie, violon et ville flottante

Layale Chaker (née en 1986) fait du violon un narrateur situé entre musique arabe, jazz et écriture de chambre. Hints on Memory est un poème concertant ; Anatomie of Titus montre avec Sarafand une musique capable de flotter sans perdre sa densité.

Mon fil d’écoute. Je commencerais par les Variations sur un thème oriental de Toufic Succar, puis je placerais côte à côte Les Ruines de Beyrouth, Abu Ali, Jadal et l’Hymne à ŠamaŠ. En moins de deux heures, on entend le même pays passer de la recherche modale à la mémoire symphonique, du sarcasme urbain au rituel technologique.
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