Tour du monde de la musique

Iran

Du radif aux orchestres imaginaires : transmission, révolution des institutions, exils et créations nouvelles

En Iran, le mot « compositeur » change de sens selon l’endroit où l’on place l’oreille. Dans la musique classique persane, l’autorité repose longtemps sur un répertoire mémorisé — le radif — que chaque interprète recompose dans l’instant. Au XXe siècle apparaissent conservatoires, notation occidentale, orchestre symphonique, opéra, radio et cinéma ; aucun de ces mondes n’efface les précédents.

Cette page suivra donc des gestes de transmission autant que des partitions. Elle inclut l’Iran historique, les minorités et les diasporas, indispensables après 1979. Le fil conducteur sera la tension entre note et inflexion : comment conserver le tremblement d’un târ, d’un ney ou d’une voix lorsque la musique entre dans l’orchestre, l’électronique ou le quatuor ?

Vert, blanc et rouge — emblème central stylisé

La traduction automatique s’ouvrira dans un nouvel onglet.

Le radif : une mémoire qui n’est jamais immobile

Bien avant le XXe siècle, le théoricien et compositeur Abd al-Qadir Maraghi (vers 1350–1435) décrit rythmes, modes et instruments dans des traités majeurs. Les restitutions modernes de ses pièces sont passionnantes mais leurs attributions restent discutées ; je préfère donc signaler cette figure fondatrice sans transformer une reconstitution incertaine en document sonore authentique.

Mirza Abdollah (1843–1918) organise et transmet l’une des grandes versions du radif. Il ne s’agit pas d’une « œuvre complète » figée, mais d’un réservoir ordonné de mélodies-types. Darâmad d’Abu Atâ d’après le radif de Mirza Abdollah montre comment une identité modale naît de détails d’attaque et d’ornement.

Darvish Khan (1872–1926), maître du târ, transforme le prélude et la danse instrumentale : Reng-e Parichehr et Parizad. Sa mort dans une collision automobile est souvent présentée comme le premier accident mortel de ce type à Téhéran : brusque entrée de la modernité mécanique dans la biographie d’un musicien de tradition.

Composer sans fermer l’œuvre. Le radif a été inscrit par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel. Sa valeur ne tient pourtant pas à une conservation sous verre : il vit précisément parce qu’un musicien apprend une forme assez profondément pour pouvoir la transformer.

Chanson et modernité politique : la voix devient espace public

Poète, chanteur et compositeur, Aref Qazvini (1882–1934) lie la chanson à la Révolution constitutionnelle. Az Khun-e Javânân-e Vatan — Du sang des jeunes de la patrie reste un chant de deuil et de protestation ; sa permanence tient à l’alliance d’une mélodie mémorable et d’un texte que chaque crise peut réactiver.

Morteza Neydavoud (1900–1990), musicien juif iranien et maître du târ, compose Morgh-e Sahar — L’Oiseau de l’aube, ici par Kayhan Kalhor et Yo-Yo Ma. Cette chanson sur un texte de Malek o-Sho’arâ Bahâr a dépassé depuis longtemps son époque : elle termine souvent les concerts comme une promesse de libération.

Ali-Naqi Vaziri (1887–1979) fonde école, orchestre et méthode. Son système de vingt-quatre quarts de ton égaux reste controversé parce que les intervalles persans ne se laissent pas tous mesurer ainsi. Band-e Bâz donne néanmoins accès à l’énergie expérimentale d’un musicien qui voulut tout repenser.

Élève de Vaziri, Ruhollah Khaleqi (1906–1965) cherche un orchestre persan moderne, plus souple que la copie symphonique. Ey Iran — chœur et instruments, composé en 1944 sur un poème de Hossein Gol-e-Golab, est devenu un hymne officieux dont l’émotion déborde les régimes politiques.

L’invention de l’orchestre iranien : institutions et couleurs nationales

Le compositeur et chef Parviz Mahmoud (1910–1996) joue un rôle décisif dans la professionnalisation de l’Orchestre symphonique de Téhéran avant de poursuivre sa carrière aux États-Unis. Son Concerto pour violon demeure un jalon important, mais aucun enregistrement YouTube correctement attribué n’a été retenu : les premiers résultats renvoient à Beethoven ou Mendelssohn, exemple parfait d’un faux lien séduisant.

Heshmat Sanjari (1918–1995), violoniste et chef de l’orchestre de Téhéran, compose les Tableaux persans — Persian Pictures. La suite assume le paysage orchestral tout en laissant affleurer rythmes et mélodies populaires.

Hossein Dehlavi (1927–2019) atteint un équilibre particulièrement fin entre modalité et écriture savante. La Suite de Bijan et Manijeh pour cordes relit le Shahnameh sans surcharge orientalisante. Son opéra pour enfants Mana et Mani, achevé autour de la Révolution, symbolise aussi les œuvres dont la scène iranienne fut longtemps différée.

Morteza Hannaneh (1923–1989) cherche une harmonie issue des modes persans plutôt qu’appliquée sur eux. Hezar Dastan, musique pour la télévision, montre comment cette recherche savante peut devenir mémoire populaire.

Épopée, opéra et enfance : de Rostam à l’arc-en-ciel

D’origine arménienne iranienne, Loris Tjeknavorian (né en 1937) consacre plusieurs décennies à l’opéra Rostam et Sohrab — version orchestrale. L’épopée de Ferdowsi y devient drame moderne de la filiation et de la reconnaissance trop tardive. La Suite de Persepolis — introduction révèle l’autre versant, monumental, de son orchestre.

Ahmad Pejman (1935–2025) apporte à l’opéra iranien un souffle dramatique nourri par Vienne : Delâvar-e Sahand — Le Héros de Sahand, acte I, première partie. Sa Danses rustiques — avec partition condense cette couleur avec davantage de liberté.

Installé ensuite en Turquie, Samin Baghtcheban (1925–2008) compose pour les enfants l’album Rangin Kamun — L’Arc-en-ciel. Enregistrées avant 1979, ces chansons ont suivi des familles entières dans l’exil. Une musique dite « pour enfants » devient ainsi l’une des archives affectives les plus résistantes d’un pays.

Avant-gardes et sons nouveaux : plusieurs futurs à Téhéran

Alireza Mashayekhi (né en 1940) est un pionnier de l’électronique et du pluralisme stylistique en Iran. Sa Symphonie nº 6 — premier mouvement est proposée comme œuvre orchestrale disponible ; Picture of a Whisper, avec Ata Ebtekar ouvre vers l’électronique actuelle. La Symphonie nº 5 et Meta-X nº 1, importantes dans son parcours, restent mentionnées sans lien fiable.

Fozie Majd (née en 1938), compositrice et chercheuse, a documenté des traditions régionales tout en écrivant une musique radicale. Nafir Nameh et Hell Is But a Spark sont indispensables pour comprendre son univers, mais les résultats vidéo trouvés sont homonymes ou mal attribués : aucune écoute factice ne leur est associée.

Nader Mashayekhi (né en 1958), chef et compositeur formé à Vienne, revient diriger l’Orchestre symphonique de Téhéran et défendre la création. Son œuvre Fié ma fié est signalée comme jalon, sans vidéo suffisamment identifiable ; cette lacune dit aussi la fragilité documentaire de la musique contemporaine iranienne.

Compositrices et nouveaux réseaux : rendre audible ce qui existait déjà

Sheida Gharachedaghi (née en 1941), formée à Vienne, compose pour la scène, le cinéma et le Centre pour le développement intellectuel des enfants. Sa musique pour Le Petit Poisson noir est évoquée sans lien : les vidéos disponibles ne permettent pas d’identifier sûrement l’enregistrement ni sa complétude.

Installée à New York, Niloufar Nourbakhsh (née en 1992) fait du violoncelle de Veiled une voix empêchée qui conquiert progressivement son espace. Elle a cofondé l’Iranian Female Composers Association, réseau essentiel pour que les œuvres ne restent plus isolées.

Anahita Abbasi (née en 1985) travaille le corps instrumental et la perception dans Distorted Attitudes III / Scattered. Aftab Darvishi (née en 1987) donne à la perte une lente respiration dans And the world stopped, lacking you….

Actif à Saint-Pétersbourg, Mehdi Hosseini (né en 1979) collecte et réfracte des matériaux régionaux plutôt que de les orchestrer littéralement : Monodies. La géographie iranienne devient ici une mémoire fragmentée.

Diasporas : recomposer la cartographie persane

Reza Vali (né en 1952) abandonne progressivement le tempérament égal pour élaborer une écriture microtonale nourrie des dastgâhs. Toward That Endless Plain — I. The Abyss, concerto pour ney persan et orchestre, ne pose pas le soliste devant un décor : il force tout l’orchestre à respirer autrement. Folk Songs, Set nº 10 — Popular Song from Tehran montre l’autre versant, miniature et incisif.

Behzad Ranjbaran (né en 1955) fait du Shahnameh la matière d’une grande trilogie symphonique. Seven Passages suit les épreuves de Rostam ; Seemorgh peint l’oiseau mythique avec une opulence assumée. Cette musique refuse l’idée que la diaspora devrait nécessairement écrire dans la retenue.

Kayhan Kalhor (né en 1963), virtuose du kamâncheh et compositeur-improvisateur kurde iranien, crée avec Brooklyn Rider Silent City, méditation liée à la destruction de Halabja. L’œuvre grandit d’un murmure presque immobile vers une lamentation collective : l’improvisation y porte une mémoire que la partition seule ne pourrait contenir.

Cinéma et circulation mondiale : entendre l’absence autant que le thème

Peyman Yazdanian (né en 1969) accompagne le cinéma iranien par une écriture parcimonieuse. Le vent nous emportera, associé au film d’Abbas Kiarostami, rappelle que quelques notes espacées peuvent prolonger une image sans la commenter.

Né en Allemagne d’un père iranien, Ramin Djawadi (né en 1974) appartient à une industrie mondiale plutôt qu’à une école nationale. Le générique de Game of Thrones — en concert est néanmoins un exemple frappant de diaspora sonore : un violoncelle obstiné devient en quelques mesures un territoire imaginaire partagé par des millions d’auditeurs.

Une frontière volontairement poreuse. Inclure Kalhor, Yazdanian ou Djawadi ne revient pas à confondre musique savante, improvisation et industrie. Cela permet plutôt d’observer comment une formation, une mémoire et des gestes circulent entre la salle, le studio et l’écran.

Un parcours d’écoute en douze étapes

1. Radif — Abu Atâ

2. Aref Qazvini — Az Khun-e Javânân

3. Neydavoud — Morgh-e Sahar

4. Sanjari — Persian Pictures

5. Dehlavi — Bijan et Manijeh

6. Tjeknavorian — Rostam et Sohrab

7. Baghtcheban — Rangin Kamun

8. A. Mashayekhi — Picture of a Whisper

9. Reza Vali — Toward That Endless Plain

10. Nourbakhsh — Veiled

11. Kalhor — Silent City

12. Yazdanian — Le vent nous emportera

Je conseillerais d’écouter ce parcours en prêtant attention à la note tenue : ornée dans le radif, harmonisée chez Dehlavi, élargie par le ney de Reza Vali, puis presque dissoute dans le silence du cinéma. C’est peut-être là que les époques se parlent le mieux.

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