Tour du monde de la musique
Haïti
Méringue, vodou et création diasporique : composer après la première révolution noire
L’indépendance de 1804 donne à Haïti une place unique dans l’histoire atlantique. Sa musique de concert se construit entre les modèles français hérités de Saint-Domingue, la méringue créole, les rythmes du vodou, les fanfares militaires et une intense culture pianistique. L’enjeu n’est jamais seulement esthétique : écrire « haïtien » signifie affronter les représentations coloniales d’une nation noire.
Les partitions ont souvent circulé difficilement, et le séisme de 2010 a encore fragilisé archives et institutions. Pourtant, de l’école indigéniste à la diaspora nord-américaine, les compositeurs transforment sans cesse danse, langue créole, rituel et mémoire politique.
Haïti
Nation, fanfare et méringue
Les premières décennies indépendantes font des fanfares un outil civique. Occide Jeanty (1860–1936), formé à Paris puis directeur de la musique du palais, compose marches, portraits historiques et danses. Marche guerrière 1804, Jean-Jacques Dessalines et Maria associent virtuosité de fanfare, récit national et rythme créole ; Carte Blanche offre une seconde écoute directement attribuée.
Edmond Saintonge (1861–1907), longtemps resté manuscrit, écrit musique de chambre, piano et pages orchestrales. Sa Méringue en sol mineur révèle que romantisme et identité haïtienne ne se limitaient pas à la miniature de salon.
Les poètes du piano : Lamothe et Élie
Surnommé le « Chopin noir », Ludovic Lamothe (1882–1953) ne copie pas le romantisme européen : il adapte son rubato à la méringue et à la vie de Port-au-Prince. La Dangereuse, Nibo et la Danse nº 4 transforment syncope et chant en poésie pianistique.
Justin Élie (1883–1931), formé à Paris, recherche une forme plus descriptive et monumentale. Kiskeya, Chant de la montagne nº 1, « Echo-Ismao » et les Six Méringues populaires haïtiennes rapprochent évocation historique, paysage et matériau populaire.
Indigénisme et vodou : renverser le regard
À partir des années 1920, le mouvement indigéniste réhabilite cultures paysannes, créole et vodou contre l’occupation américaine et le mépris des élites. Werner Jaegerhuber (1900–1953), d’ascendance germano-haïtienne, collecte des chants rituels pour les transformer sans les réduire à une citation décorative. La Messe folklorique haïtienne et Musique pour Aïeules, sans enregistrement public clairement identifié, voisinent avec Erzulie malade et Dambala, extrait de la Suite folklorique.
Carmen Brouard : une modernité longtemps minorée
Pianiste, pédagogue et compositrice, Carmen Brouard (1909–2005) vit entre Haïti, France, Canada et Maroc. Son catalogue traverse sonate, trio, chant et théâtre. Baron La Croix, Contra-Folk et Tam-Tam, extrait de Nuits sous les tonnelles d’Haïti combinent rythmes haïtiens, polytonalité et liberté formelle. Sa redécouverte corrige un canon longtemps presque exclusivement masculin.
Guitare et mémoire populaire
Installé à New York, Frantz Casséus (1915–1993) donne à la guitare classique un répertoire haïtien durable. La Haitian Suite, Mèsi Bondye et Congo stylisent méringue et chants sans effacer leur rugosité rythmique. Son enseignement à Marc Ribot montre l’influence souterraine de cette école sur la scène expérimentale américaine.
Amos Coulanges (né en 1954), guitariste, compositeur et chef, prolonge cette voie avec Nan Fon Boi et ses œuvres chorales, où techniques savantes et rythmes rituels restent en dialogue.
Sainte-Trinité : reconstruire une institution musicale
La Holy Trinity Music School et son orchestre deviennent un foyer essentiel de formation et de conservation. Flûtiste, chef et compositeur, Julio Racine (1945–2020) y enseigne pendant de nombreuses années. Sa Sonate Vodou-Jazz et Tangente au Yanvalou font du rythme, plus que de la citation mélodique, le moteur de la forme.
Émile Desamours (né en 1941), organiste et compositeur, associe liturgie, chœur et idiomes haïtiens dans ses messes et pages chorales, notamment Noèl Ayisyen. Claude Dauphin (né en 1949), compositeur et musicologue, contribue par ses œuvres et recherches à transmettre ce patrimoine hors d’Haïti ; son Quatuor à cordes nº 3, From Exile — Lòt Bò Dlo en donne un exemple.
Diaspora contemporaine : mémoire, politique et hybridation
Jean Rudy Perrault (né en 1961), violoniste et compositeur établi aux États-Unis, travaille mémoire révolutionnaire et rythmes rituels dans Tale, premier mouvement d’Exodus et Zaka, encore indisponible dans une captation clairement attribuée. Daniel Bernard Roumain (né en 1971) place violon amplifié, hip-hop et engagement civique au centre du Voodoo Violin Concerto, du Quatuor à cordes nº 5, « Rosa Parks » et de ses Hip-Hop Studies.
David Bontemps (né en 1978), pianiste et compositeur, restitue des œuvres oubliées et compose un répertoire pianistique et vocal nourri de poésie créole, dont Aux Esprits de l’Eau.
Nouvelles voix : le créole au centre
Flûtiste, chanteuse et compositrice, Nathalie Joachim (née en 1983) recueille la voix de femmes haïtiennes dans Fanm d’Ayiti (extrait). Flûte, quatuor à cordes, électronique et témoignages composent une archive affective qui refuse la seule image catastrophiste du pays.
Sydney Guillaume (né en 1982) renouvelle le grand chœur en créole : Twa Tanbou, Kanaval et Dominus Vobiscum font de prosodie, percussion vocale et polyrythmie une écriture collective. Avec eux, l’identité haïtienne n’est plus un sujet représenté : elle est portée par la langue, les voix enregistrées et les communautés interprètes.