L’histoire musicale égyptienne du XXe siècle ne se laisse pas raconter par la seule opposition entre « tradition » et « Occident ». Au Caire, un compositeur peut écrire pour le takht arabe, le théâtre, la radio, un orchestre symphonique ou une caméra — parfois dans la même semaine. La voix d’Oum Kalthoum fut un laboratoire de forme autant qu’un phénomène populaire ; le studio de Halim El-Dabh fut un instrument aussi neuf que le synthétiseur.
Cette fiche suit donc plusieurs courants parallèles : la nahda et le théâtre chanté, la grande chanson composée, les pionniers de l’orchestre, l’électroacoustique, la musique de film et une génération expérimentale attentive aux archives. Les boutons renvoient uniquement à des vidéos directes vérifiées ; les œuvres majeures non accessibles demeurent citées, mais sans lien trompeur.
1. La nahda : moderniser sans déraciner
Dawoud Hosni et Sayed Darwich
Dawoud Hosni (1870–1937), compositeur juif égyptien et maître du théâtre musical, participe au passage de la forme savante du dawr vers l’opérette. Plusieurs de ses ouvrages scéniques sont aujourd’hui difficiles à retrouver ; Asmar Malak Rouhi conserve l’élégance mélodique d’un monde cosmopolite.
Sayed Darwich (1892–1923) meurt à trente et un ans, mais change la prosodie, le théâtre et la chanson nationale. Dans El Helwa Di, le lever des travailleurs devient petite scène musicale ; Salma Ya Salama transforme le voyage et le retour en refrain collectif. Sa mélodie de Biladi, Biladi, Biladi deviendra bien plus tard l’hymne national.
2. La grande chanson : une symphonie de la durée
Zakaria Ahmed, Qasabgi et Sunbati
Réduire ces auteurs à des « chansonniers » ferait manquer leur science de la forme. Zakaria Ahmed (1896–1961) fait croître la tension d’Ahl El Hawa par retours et variations. Mohamed El-Qasabgi (1892–1966), excellent oudiste, élargit l’orchestre et l’harmonie dans Raq El Habib.
Riad Al Sunbati (1906–1981) compose Al-Atlal — Les Ruines, vaste arche sur un poème d’Ibrahim Nagi. Son taqsim en maqâm bayati rappelle que cette architecture naît d’une connaissance intime de l’improvisation.
Mohamed Abdel Wahab, Baligh Hamdi et Sayed Mekawy
Mohamed Abdel Wahab (1902–1991) fut à la fois chanteur, acteur et orchestrateur curieux de tango, valse et instruments électriques. Son long Al Gondol fait du poème une scène en mouvement. Baligh Hamdi (1931–1993) pousse plus loin encore la pulsation et la couleur populaire dans Alf Leila wa Leila.
Avec Sayed Mekawy (1927–1997), la miniature populaire devient fresque : l’opérette de marionnettes El Leila El Kebira recrée toute une nuit de fête foraine. J’y entends un équivalent cairote de l’opéra comique : types sociaux, chœurs, refrains et observation tendre.
3. Faire parler l’orchestre en égyptien
Youssef Greiss et Abu Bakr Khairat
Youssef Greiss (1899–1961), parmi les tout premiers symphonistes du pays, agence chant modal et développement orchestral dans l’Egyptian Rhapsody. Abu Bakr Khairat (1910–1963), architecte de formation et fondateur du Conservatoire du Caire, bâtit ses partitions avec la même netteté : écouter la Suite folklorique et la Symphonie nº 2, « populaire ».
Aziz El-Shawan et Gamal Abdel-Rahim
Aziz El-Shawan (1916–1993) donne au projet national une échelle spectaculaire. Sa Symphonie Abu Simbel (1965) accompagne symboliquement le sauvetage des temples menacés par le barrage d’Assouan ; l’opéra Isis, important, demeure plus difficilement accessible.
Formé en Allemagne, Gamal Abdel-Rahim (1924–1988) fonde en 1971 le département de composition du Conservatoire du Caire. Osiris ne reconstitue pas une Égypte antique imaginaire : la percussion et les cellules modales y deviennent énergie moderne. Ses Variations on an Egyptian Folktune montrent la précision de ce travail.
4. Halim El-Dabh : le studio avant le studio
Halim El-Dabh (1921–2017), agronome et musicien, enregistre en 1944 une cérémonie de zār au Caire puis transforme la bande par filtrage et réverbération. La Wire Recorder Piece / Ta‘abir al-Zaar précède de plusieurs années les expériences parisiennes couramment présentées comme l’origine de la musique concrète. Ce n’est pas un concours de priorité : c’est une invitation à redessiner la carte de l’avant-garde.
Après son départ aux États-Unis, El-Dabh travaille au Columbia-Princeton Electronic Music Center sans abandonner les rythmes ni la dramaturgie africaine. Leiyla and the Poet (1959) mêle voix transformées, percussion et électronique avec une liberté qui reste saisissante.
5. Danse, télévision et cinéma : l’autre grand orchestre
Ali Ismail (1922–1974) orchestre pour le cinéma et la troupe folklorique Reda. Luxor Baladna fait de la couleur saïdie une écriture de mouvement, pensée pour les corps autant que pour l’oreille.
Aveugle dès l’enfance, Ammar El Sherei (1948–2012) possédait une mémoire orchestrale phénoménale. Le générique de Raafat El-Haggan montre comment la télévision a créé un répertoire commun à des millions d’auditeurs.
Omar Khairat (né en 1948) relie piano concertant, cordes et mémoire cinématographique dans La Nuit de l’arrestation de Fatma et la suite Cent ans de cinéma.
Avec Hesham Nazih (né en 1972), cette tradition entre dans la production mondiale. Le thème de Moon Knight combine masse orchestrale et timbres régionaux ; la musique de la Parade dorée des Pharaons (2021) transforme une cérémonie patrimoniale en spectacle audiovisuel planétaire.
6. Le Caire contemporain : partition, archive et bruit
Rageh Daoud, Nahla Mattar et Bahaa El-Ansary
Rageh Daoud (né en 1954), compositeur de concert et de cinéma, cultive une gravité dépouillée : cette Passacaglia montre son goût pour la basse obstinée et les transformations graduelles.
Nahla Mattar (née en 1971), pédagogue et organisatrice autant que compositrice, inscrit la vie quotidienne dans la forme : A Day’s Repeated Moments fait du piano un journal de gestes. Plus jeune, Bahaa El-Ansary (né en 1991) pratique volontiers le collage critique : CHOPHOVEN démonte le musée classique par l’électroacoustique, tandis que The Art of Sorrow resserre l’écoute autour de la voix et du quatuor.
Maurice Louca, Nancy Mounir et Nadah El Shazly
Maurice Louca (né en 1982) compose avec l’improvisation, la guitare traitée et des ensembles transnationaux. Elephantine en concert ressemble à une ville en train de se construire sous nos oreilles.
Dans Nozhet El Nofous, Nancy Mounir (née en 1989) dialogue avec des enregistrements de chanteuses égyptiennes des années 1920 auxquelles elle ajoute de nouveaux arrangements : l’archive n’est plus un mausolée, mais une partenaire. Nadah El Shazly (née en 1989) fragmente pour sa part la chanson, les textures électroniques et l’improvisation dans Afqid Adh-Dhakira et Mahmiya.