Tour du monde de la musique

Corée du Sud

De la musique du sanctuaire aux scènes transnationales : souffle, mémoire, chamanisme et modernités urbaines

La création sud-coréenne est traversée par une histoire que la musique ne peut simplifier : héritage de la Corée dynastique, colonisation japonaise, division de la péninsule, guerre, dictatures, démocratisation, puis mondialisation accélérée. Entre le gayageum et l’orchestre, entre Berlin et Séoul, les compositeurs n’ont cessé de négocier des appartenances parfois douloureuses.

Cette fiche commence donc avant 1948 et accueille aussi la diaspora : autrement, Isang Yun, Younghi Pagh-Paan ou Unsuk Chin deviendraient artificiellement « allemands » dès qu’ils quittent Séoul. Mon fil conducteur sera la voix au sens large — chant rituel, inflexion instrumentale, cri politique, souffle ou timbre — car c’est souvent par elle que la mémoire coréenne résiste aux systèmes importés.

Le Taegeukgi, équilibre en mouvement

La traduction automatique s’ouvrira dans un nouvel onglet.

Cour, notation et sanjo : composer avant le « compositeur »

Sous le règne du roi Sejong (1397–1450), le savant et musicien Pak Yeon (1378–1458) réorganise instruments, hauteurs et rituels. Le Botaepyeong, aujourd’hui intégré au rite ancestral du sanctuaire Jongmyo, appartient à ce monde : Jongmyo Jeryeak — présentation et extrait. Cloches de pierre, flûtes, luths, danse et chant ne forment pas un concert au sens occidental, mais une architecture politique reliant vivants et ancêtres.

À la fin du XIXe siècle, Kim Chang-jo (vers 1856–1919) est traditionnellement associé à la naissance du sanjo pour gayageum : une suite de mouvements allant du lent au rapide, transmise par lignées plutôt que fixée dans une partition définitive. Son jeu ne subsiste pas sur disque ; un sanjo de l’école Choi Ok-sam permet d’entendre l’art qu’il a contribué à mettre en mouvement.

Une partition en cases. La notation jeongganbo, mise au point au XVe siècle, inscrit les sons dans des cellules qui rendent visible la durée. Bien avant les grilles des séquenceurs numériques, la page coréenne pensait donc déjà le temps comme un espace.

La modernité sous domination : chansons, orchestre et identités disputées

Hong Nan-pa (1898–1941) donne au chant moderne l’un de ses emblèmes avec Bongseonhwa — dans un récital de mélodies des années 1920. Sa carrière sous la colonisation japonaise reste controversée ; la beauté nostalgique de l’œuvre ne doit pas effacer cette zone grise.

Ahn Eak-tai (1906–1965), auteur de la mélodie de l’hymne national, travaille en Europe et dirige de nombreux orchestres. La Fantaisie coréenne — KBS Symphony Orchestra transforme thèmes nationaux et chœur en vaste récit symphonique. Là encore, les recherches sur ses activités dans l’Europe fasciste compliquent le monument : une histoire musicale adulte doit pouvoir écouter et interroger en même temps.

Après la Libération, La Un-yung (1922–1993) cherche une harmonie chrétienne et coréenne dans sa Sinfonietta pour cordes, œuvre importante mais sans enregistrement YouTube fiable identifié. Kim Hee-jo (1920–2001) orchestre et réélabore danses et mélodies traditionnelles ; ses suites ont façonné le son des nouveaux ensembles nationaux, même si les vidéos attribuent souvent mal les arrangements. Ces absences sont signalées plutôt que compensées par un lien douteux.

Isang Yun : inventer une voix entre deux mondes

Isang Yun (1917–1995) ne juxtapose pas simplement Orient et Occident. Sa technique du « son principal » fait d’une note un être vivant, courbé par ornements, attaques et glissandi comme la voix ou le piri. Dans Réak, pour grand orchestre, la masse européenne respire selon une gestuelle coréenne.

En 1967, les services sud-coréens l’enlèvent à Berlin-Ouest, le ramènent à Séoul et l’emprisonnent pour espionnage. Une campagne internationale obtient sa libération ; il restera en Allemagne. L’Exemplum in memoriam Kwangju — avec partition, composé après la répression de 1980, change l’orchestre en mémorial et en accusation.

Une musique longtemps prise dans la frontière. Yun fut célébré au Nord, suspect au Sud, reconnu en Europe. Depuis la démocratisation, son œuvre revient pleinement dans les salles sud-coréennes. Peu de catalogues montrent aussi clairement que la réception d’un son dépend parfois d’un passeport.

Le gayageum réinventé : Hwang Byungki et l’art du vertige

Hwang Byungki (1936–2018) aimait se définir comme interprète traditionnel et compositeur moderne. Découvrant le gayageum alors que sa famille avait fui à Busan pendant la guerre, il devint virtuose, pédagogue et inventeur. Chimhyang-moo — Danse du parfum d’encens rêve une ancienne circulation entre Silla et l’Asie centrale.

Migung — Le Labyrinthe, captation de 1996, pour gayageum et voix de Hong Sin-cha, bascule vers le théâtre expérimental : chuchotements, cris, râles et silences. À sa création, certains auditeurs furent réellement effrayés. L’anecdote amuse, mais l’œuvre reste dérangeante parce qu’elle révèle sous la surface policée de la tradition un inconscient sonore.

Séoul, studios et institutions : fabriquer un milieu contemporain

Sukhi Kang (1934–2020) introduit très tôt l’électronique et fonde en 1969 le festival PAN Music. Buru — au Seoul International Music Festival 2024 rappelle que l’expérimentation coréenne ne s’est pas uniquement développée dans l’exil. Professeur à l’Université nationale de Séoul, Kang formera notamment Unsuk Chin.

Byungdong Paik (né en 1936), autre pédagogue essentiel, combine structure occidentale et gestes issus du souffle coréen. Ses Trois Bagatelles sont mentionnées pour leur place dans son catalogue, mais aucun enregistrement YouTube correctement attribué n’a été retenu. Cette prudence évite un piège fréquent : les résultats automatiques renvoient ici à des œuvres homonymes d’autres compositeurs.

Compositrices et diasporas : la tradition comme force critique

Younghi Pagh-Paan (née en 1945) fait entendre à Donaueschingen une voix que l’avant-garde européenne n’attendait pas. Sori ne cite pas le chant coréen : il en transporte l’urgence dans l’orchestre ; U-MUL — Le Puits creuse la mémoire comme une profondeur sonore. En 1994, elle devient la première femme nommée professeure de composition dans une université allemande.

Unsuk Chin (née en 1961) refuse tout folklore obligatoire. Après ses études avec Sukhi Kang, elle travaille à Hambourg avec György Ligeti ; ses critiques furent si sévères qu’elle resta plusieurs années sans achever d’œuvre. Le kaléidoscope d’Akrostichon-Wortspiel marque la sortie de ce silence. Le Concerto pour violon nº 1, prix Grawemeyer 2004, transforme la virtuosité en phénomène lumineux.

Installée aux États-Unis, Jin Hi Kim (née en 1957) invente un komungo électrique et le relie à l’improvisation comme au numérique : Digital Buddha ; komungo électrique au Korea Festival. Hyo-shin Na (née en 1959), également établie en Californie, préfère une économie de moyens poétique dans Song of the Beggars.

Une génération sans complexe : rythme, spectre et circulation

Compositeur germano-coréen, Il-Ryun Chung (né en 1964) fait du samulnori une force concertante : Hon — Spirit, extrait d’un concerto. Seung-Won Oh (née en 1969) analyse le chant de cour pour en réinventer les inflexions dans JungGa.

Juri Seo (née en 1981) unit densité intellectuelle et plaisir de la couleur dans Sunlight, pour orchestre de chambre. Texu Kim (né en 1980) joue franchement avec l’énergie populaire : Bounce!! — Alarm Will Sound et Dub-Sanjo. Le trait d’union du titre résume une esthétique où aucun genre n’a à demander la permission d’entrer.

Donghoon Shin (né en 1983), actif en Europe, travaille une dramaturgie orchestrale sombre. Upon His Ghostly Solitude — Minnesota Orchestra est proposé comme œuvre représentative disponible ; Kafka’s Dream, autre jalon important, n’a pas reçu de lien direct faute de vidéo intégrale correctement attribuée.

Cinéma, séries et porosités : l’orchestre dans la ville-monde

Jung Jae-il (né en 1982) passe du rock à l’orchestre, du pansori au cinéma de Bong Joon-ho. La suite de Parasite — en concert manie clavecin, cordes et ironie sociale ; Way Back Then, de Squid Game — joué par le compositeur transforme un timbre enfantin en inquiétude mondiale.

Jo Yeong-wook (né en 1962), collaborateur de Park Chan-wook, construit avec Oldboy — bande originale intégrale une mémoire baroque, obsessionnelle et souvent trompeusement élégante. Guitariste et compositeur, Lee Byung-woo (né en 1965) installe dans Deux Sœurs — suite en concert une fragilité qui rend l’horreur plus intime.

Enfin, Yiruma (né en 1978) appartient au néoclassique populaire plutôt qu’à l’avant-garde. Il serait pourtant artificiel d’ignorer River Flows in You : sa circulation planétaire dit quelque chose de la place nouvelle de la Corée dans l’imaginaire musical, même si sa simplicité divise les auditeurs.

Mon point de vue. Le prestige international d’Unsuk Chin et le succès de Parasite ne sont pas deux histoires sans rapport. Tous deux reposent sur des musiciens capables d’absorber des langages mondiaux sans effacer leur position singulière — et sur des institutions qui ont appris à soutenir cette mobilité.

Un parcours d’écoute en douze étapes

1. Jongmyo — Jeryeak

2. Hong Nan-pa — Bongseonhwa

3. Ahn Eak-tai — Fantaisie coréenne

4. Isang Yun — Réak

5. Hwang Byungki — Chimhyang-moo

6. Sukhi Kang — Buru

7. Pagh-Paan — Sori

8. Unsuk Chin — Concerto pour violon nº 1

9. Jin Hi Kim — Digital Buddha

10. Texu Kim — Dub-Sanjo

11. Donghoon Shin — Ghostly Solitude

12. Jung Jae-il — Parasite

Ce parcours va du rite collectif à l’écran mondial, mais il conserve un même fil : le son comme geste vocal. Même l’électronique de Jin Hi Kim ou l’orchestre d’Unsuk Chin semblent respirer, plier et orner la note plutôt que la poser comme une abstraction.

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