Tour du monde de la musique

Canada

Deux traditions linguistiques, des territoires sonores et une création résolument plurielle

Parler d’une musique « canadienne » suppose d’accepter d’emblée la pluralité : cultures des Premières Nations, des Inuit et des Métis, héritages français et britanniques, vagues d’immigration et immensité d’un territoire ouvert sur trois océans. Les traditions du Québec et du Canada anglophone se sont développées dans des institutions souvent distinctes, mais leurs compositeurs n’ont cessé de circuler entre Montréal, Toronto, Vancouver, les Prairies, l’Europe et les États-Unis.

Le XXe siècle a vu naître une école sérielle, un puissant courant électroacoustique, la notion d’« écologie sonore » et l’une des personnalités les plus singulières de la musique récente, Claude Vivier. Aujourd’hui, la création canadienne interroge aussi l’histoire coloniale, remet les langues autochtones au centre de l’écoute et transforme les images, les technologies obsolètes ou les rythmes venus d’ailleurs en matériaux de concert.

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Les premières voix nationales

Au XIXe siècle, la vie musicale repose largement sur l’église, les sociétés chorales, le salon et les tournées d’artistes européens. Calixa Lavallée (1842–1891), pianiste, chef et compositeur québécois longtemps actif aux États-Unis, est surtout connu pour Ô Canada, composé en 1880. Ses pages de concert, comme Le Papillon, révèlent cependant un brillant musicien romantique plutôt qu’un simple auteur d’hymne.

Alexis Contant (1858–1918) est l’un des premiers Canadiens français à rechercher une carrière de compositeur sans formation prolongée en Europe. Son oratorio Caïn et le poème symphonique La Lyre enchantée, qui ne semblent pas disposer actuellement d’un enregistrement public complet sur YouTube, inscrivent le romantisme tardif dans les institutions montréalaises. On peut toutefois découvrir son art vocal dans Deux mélodies.

Né en Angleterre mais établi à Toronto dès 1913, Healey Willan (1880–1968) marque durablement la musique chorale et liturgique. Le motet Rise Up, My Love, My Fair One condense son art modal et contrapuntique. Ernest MacMillan (1893–1973), chef, organiste et administrateur, cherche pour sa part une couleur locale dans les Two Sketches on French Canadian Airs.

Au Québec, Claude Champagne (1891–1965) devient le grand pédagogue de la génération suivante. Sa Symphonie gaspésienne (1944) ne se contente pas de décrire la péninsule : chants de pêcheurs, lignes orchestrales et vastes horizons y forment une mémoire collective idéalisée.

Institutions et modernismes

John Weinzweig (1913–2006) est souvent présenté comme le père du modernisme canadien anglophone. Il introduit le dodécaphonisme sans renoncer au jazz, à l’humour ni au théâtre instrumental. Le Divertimento nº 1, pour flûte et cordes, associe clarté néoclassique et organisation sérielle ; The Wine of Peace élargit cette écriture au chœur et à l’orchestre.

Barbara Pentland (1912–2000) construit une musique concise, énergique et souvent âpre, malgré les obstacles opposés aux compositrices de sa génération. Dans le Symphony for Ten Parts et Ricercar for Strings, chaque ligne conserve son indépendance. Violet Archer (1913–2000), élève de Bartók et Hindemith, privilégie une polytonalité robuste. Les Four Bagatelles, dont aucun enregistrement public complet n’a été repéré, peuvent être rapprochées des Four Short Pieces, qui montrent son sens de la miniature.

À Montréal, Jean Papineau-Couture (1916–2000), formé auprès de Nadia Boulanger, combine discipline classique et recherche de timbre dans Pièce concertante nº 3 ou Slano. Harry Somers (1925–1999) passe d’un néoclassicisme nerveux à des textures vocales et instrumentales beaucoup plus libres. Son opéra Louis Riel (1967), œuvre majeure mais aujourd’hui discutée pour son traitement des matériaux autochtones, met en scène les conflits fondateurs de la Confédération.

Construire un milieu musical. Ces compositeurs ont aussi été professeurs, chefs, administrateurs et militants. Weinzweig participe à la fondation de la Ligue canadienne des compositeurs ; le Centre de musique canadienne, créé en 1959, devient l’archive et le diffuseur essentiel de ce répertoire.

Le laboratoire québécois

Pierre Mercure (1927–1966), compositeur et organisateur de la Semaine internationale de musique actuelle de Montréal en 1961, imagine des spectacles où le son électronique participe au mouvement et à la scénographie. Lignes et points et Structures métalliques traitent sons instrumentaux, concrets et visuels comme les éléments d’un même espace. La seconde œuvre ne semble pas accessible intégralement sur YouTube ; Psaume offre une autre entrée représentative dans son univers.

Gilles Tremblay (1932–2017), élève de Messiaen, écoute les phénomènes naturels avec une attention presque spirituelle. Dans Fleuves, l’orchestre devient courant, remous et scintillement. Vers le soleil, sans enregistrement public complet repéré, organise lui aussi le timbre comme une poussée de lumière ; on peut prolonger l’écoute avec Dimension soleils.

Jacques Hétu (1938–2010) maintient, à l’écart des orthodoxies, un lyrisme sombre et solidement construit. Son Concerto pour trompette et la Symphonie nº 5 associent tension dramatique, grands gestes mélodiques et langage chromatique.

Claude Vivier (1948–1983), élève de Tremblay puis de Stockhausen, transforme voyages en Asie, couleurs spectrales, mélodie monodique et langues inventées en un univers immédiatement identifiable. Lonely Child enveloppe la soprano d’un halo orchestral dérivé de sa propre mélodie ; Zipangu pousse les cordes de la pureté harmonique au grain le plus rugueux. L’opéra Kopernikus place le passage vers la mort au centre d’un rituel imaginaire.

Bandes, pianos et paysages sonores

Norma Beecroft (1934–2024) compte parmi les pionnières de l’électroacoustique canadienne. Dans From Dreams of Brass, les instruments dialoguent avec une bande magnétique dont les sons prolongent, déforment et réinventent leur matière. Son travail de productrice à la CBC a parallèlement donné une visibilité décisive à la musique nouvelle.

Ann Southam (1937–2010) passe de la bande et des synthétiseurs à un minimalisme pianistique très personnel. Dans Glass Houses, de petites cellules tonales se recombinent sans cesse au-dessus d’une ligne obstinée ; Simple Lines of Enquiry explore au contraire la résonance, le silence et les infimes différences d’accord.

R. Murray Schafer (1933–2021) élargit la composition à l’environnement tout entier. Avec le World Soundscape Project, il développe l’écologie sonore et invite à écouter ce que l’industrialisation masque ou détruit. Le chœur de femmes Snowforms suit graphiquement les lignes d’un paysage enneigé ; le Quatuor nº 2 « Waves » dérive ses durées du mouvement des vagues. Son cycle théâtral Patria quitte souvent la salle pour la forêt, le lac ou l’aube.

Créations autochtones : langues, mémoire et souveraineté

La présence de motifs prétendument « indiens » chez certains compositeurs non autochtones ne saurait remplacer les voix des créateurs concernés. D’origine crie et membre de la Première Nation de Fisher River, Andrew Balfour (né en 1967) relie polyphonie chorale, électronique, langues autochtones et expérience de la Rafle des années soixante. Take the Indian médite sur les enfants disparus ; le projet Nagamo replace textes et perspectives autochtones dans un dialogue critique avec la musique ancienne européenne.

Barbara Assiginaak, née Croall (née en 1966), compositrice anishinaabe-odawa, écrit pour voix, orchestre et instruments traditionnels comme le pipigwan. Dans Zasakwaa — There Is a Heavy Frost, dont aucune captation intégrale publique n’a été repérée, le cycle des saisons et la présence du territoire ne sont pas des décors, mais une forme de connaissance transmise par le son. La pièce vocale Nbiidaasamishkaamin permet d’entendre cette relation entre langue, mémoire et territoire.

Ian Cusson (né en 1981), compositeur métis et canadien-français, place la voix au cœur de son œuvre. Les Songs from the House of Death, sur des poèmes de Joy Harjo, ne disposent pas actuellement d’un enregistrement public complet repéré ; A Cry From An Indian Wife donne cependant accès à son écriture vocale. L’opéra Le loup de Lafontaine, inspiré d’un récit métis, interroge l’identité mêlée, la perte et la survivance ; un extrait de la Symphonie du loup est disponible en ligne.

Cris Derksen, violoncelliste et compositrice crie, tresse formation classique, chants et tambours de pow-wow, boucles et traitement électronique. Orchestral Powwow ne pose pas l’orchestre sur une mélodie empruntée : l’œuvre préserve les chants et construit autour d’eux une architecture symphonique conçue avec leurs détenteurs. Controlled Burn, sans captation publique intégrale repérée, étend cette pensée au grand orchestre contemporain ; War Cry en offre un autre exemple disponible.

Le Canada d’aujourd’hui

Alexina Louie (née en 1949), issue d’une famille sino-canadienne de Vancouver, associe gestes percussifs, imaginaire asiatique et éclat orchestral. Music for Heaven and Earth oppose fracas terrestre et sonorités suspendues ; la pièce pour piano Scenes from a Jade Terrace fait naître un théâtre de résonances avec des moyens très concentrés.

Née à Belgrade et établie à Montréal depuis 1992, Ana Sokolović (née en 1968) transforme rythmes balkaniques, phonèmes et gestes scéniques en formes vivement colorées. Svadba, opéra pour six voix féminines a cappella, réinvente les rites précédant un mariage ; Golden Slumbers Kiss Your Eyes fait dialoguer berceuses de plusieurs cultures.

Jocelyn Morlock (1969–2023) compose une musique lumineuse et inquiète, attentive aux oiseaux, aux rêves et aux états de passage. My Name Is Amanda Todd, hommage à une adolescente victime de cyberharcèlement, refuse le portrait victimaire et célèbre sa force ; Cobalt fait miroiter deux violons à travers l’orchestre.

Nicole Lizée (née en 1973) compose avec les accidents de la culture médiatique : magnétoscopes, consoles anciennes, boucles dégradées et images de cinéma deviennent des partenaires de chambre. Les Hitchcock Études placent le piano face à des fragments audiovisuels qui se bloquent et se répètent ; Death to Kosmische transforme la panne en virtuosité.

Compositeur et chef montréalais installé à Berlin, Samy Moussa (né en 1984) renoue avec le grand geste symphonique dans un langage concentré. Elysium déploie en douze minutes un espace monumental inspiré de la mythologie grecque ; la Symphonie nº 1 « Concordia » travaille la continuité, la tension et la résonance plutôt que la citation culturelle.

Il faudrait encore écouter Jean Coulthard, István Anhalt, Serge Garant, José Evangelista, Denis Gougeon, Linda Catlin Smith, Christos Hatzis, Brian Current, Vivian Fung, Cassandra Miller et Keiko Devaux. La création canadienne ne se résume ni à une école ni à une capitale : elle se définit peut-être précisément par la coexistence de récits qui apprennent enfin à s’entendre sans se confondre.

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