Tour du monde de la musique

Azerbaïdjan

Quand l’improvisation du mugham rencontre l’opéra, la symphonie, l’avant-garde et le jazz.

La musique azerbaïdjanaise me fascine par une tension féconde : le mugham y est un art de l’instant, tandis que la partition fixe le temps. Depuis plus d’un siècle, les compositeurs ne cessent de négocier entre ces deux forces. Les plus convaincants ne se contentent pas de placer un tar devant l’orchestre : ils laissent la logique modale, l’ornement et l’attente transformer la forme occidentale elle-même.

Une distinction essentielle. Le mugham est une tradition savante et improvisée, portée par des interprètes-créateurs. Cette fiche présente les œuvres signées qui dialoguent avec lui, sans attribuer à un compositeur moderne ce patrimoine collectif.
La traduction automatique s’ouvrira dans un nouvel onglet.

1. Le mugham, matrice vivante

Le mugham n’est ni une simple gamme ni un répertoire immobile. Un chanteur, accompagné notamment du tar et du kamancha, y parcourt des régions modales selon une dramaturgie connue mais jamais reproduite à l’identique. C’est cette manière de faire monter le temps — plus encore que ses mélodies — qui irrigue ensuite l’opéra, la symphonie et le jazz. L’UNESCO souligne justement sa large part d’improvisation.

2. Naissance de l’opéra : moderniser sans effacer

Uzeyir Hadjibeyov accomplit en 1908 un geste historique : Leyli et Medjnoun unit numéros écrits et improvisations de mugham, premier opéra du monde musulman. Plus tard, l’ouverture héroïque de Koroghlu montre combien son métier orchestral s’est affirmé. L’opérette Arshin mal alan, adaptée sur plusieurs continents, révèle aussi son génie comique.

Son frère Zulfugar Hadjibeyov prolonge ce théâtre dans l’opéra Ashiq Garib — air. Muslim Magomayev, homonyme et grand-père du célèbre chanteur, donne à Shah Ismail — ouverture une couleur plus symphonique. Mort à vingt-deux ans, Asaf Zeynally laisse pourtant une empreinte décisive : sa Fantaisie dans le style du mugham concentre tout un monde dans le piano.

3. Le mugham symphonique : l’orchestre apprend à improviser

Fikret Amirov nomme explicitement un genre nouveau avec Shur, mugham symphonique. L’orchestre ne peut improviser comme un chanteur, mais il en recompose les paliers de tension et les timbres. Le ballet Les Mille et Une Nuits révèle sa veine théâtrale.

Chef d’orchestre et compositeur, Niyazi poursuit l’expérience dans Rast. Soltan Hadjibeyov préfère le poème symphonique : sa Caravane fait avancer l’orchestre par miroitements plutôt que par carte postale.

4. Gara Garayev et ses voisins : une école ouverte sur le XXe siècle

Élève de Chostakovitch, Gara Garayev refuse de choisir entre identité et cosmopolitisme. Le ballet Les Sept Beautés — Valse, inspiré de Nizami, séduit immédiatement ; Le Chemin du tonnerre aborde l’apartheid sud-africain ; la Symphonie no 3 ose un langage sériel vigoureux.

Son ami Jovdat Hajiyev développe un symphonisme plus monumental : la Cinquième Symphonie porte le sous-titre ambitieux L’Homme, la Terre et le Cosmos. Arif Melikov conquiert les scènes soviétiques avec le ballet La Légende de l’amour — Danse. La Symphonie no 2, « Triptyque » de Khayyam Mirzazade en montre le versant plus austère.

5. Après le dégel : écrire contre les évidences

Fils de Gara, Faraj Garayev ne cultive pas l’héritage comme un musée. Sa Musique pour orchestre de chambre, orgue et percussion fragmente l’écoute ; Postludia transforme l’après-coup en forme.

Élève de Gara Garayev et brillante interprète des modernes soviétiques, Franghiz Ali-Zadeh invente une synthèse très personnelle. Dans Mugam Sayagi, le quatuor à cordes paraît improviser une cérémonie ; Habil-Sajahy fait du violoncelle et du piano préparé deux personnages ; Impulse condense cette énergie en quelques minutes.

Moins connue hors du pays, Rahilia Hasanova construit dans Monad un espace répétitif et spéculatif. Le Concerto pour piano no 2 d’Azer Dadashov rappelle la vitalité de la grande forme.

6. Le jazz-mugham : quand les parentés deviennent audibles

Vagif Mustafazadeh comprend que jazz et mugham partagent une confiance dans l’improvisateur. Son March bondit entre accents, tandis que Bayati-Shiraz laisse affleurer la modalité. Sa fille Aziza Mustafa Zadeh internationalise ce langage, y ajoutant voix et virtuosité dans Always.

Salman Gambarov préfère les rencontres de scène : son concert solo au Baku Jazz Festival montre un compositeur en temps réel. Le saxophoniste Rain Sultanov étend aujourd’hui cette écoute au paysage dans le projet audiovisuel Inspired by Nature.

7. Créateurs du présent : électronique, diaspora, mémoire

La génération récente ne cherche plus à prouver qu’elle est « nationale ». Turkar Gasimzada, installé en Amérique du Nord, fait dialoguer geste instrumental et traitement en direct dans Zikr pour piano et électronique. Le titre évoque le rite, mais la forme reste ouverte, discontinue, résolument contemporaine.

Elnara Dadashova, compositrice et pédagogue, appartient à cette histoire encore trop peu documentée en dehors de l’azerbaïdjanais. Ses œuvres peuvent être mentionnées même lorsque les archives vidéo ne permettent pas encore une identification assez sûre : l’absence de lien n’est pas une absence d’importance.

Mon fil d’écoute

  1. Hadjibeyov — Leyli et Medjnoun
  2. Zeynally — Fantaisie dans le style du mugham
  3. Amirov — Shur
  4. Soltan Hadjibeyov — Caravane
  5. Garayev — Les Sept Beautés
  6. Garayev — Symphonie no 3
  7. Melikov — La Légende de l’amour
  8. Ali-Zadeh — Mugam Sayagi
  9. Hasanova — Monad
  10. Mustafazadeh — March
  11. Sultanov — Inspired by Nature
  12. Gasimzada — Zikr

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