Tour du monde de la musique

Amérique centrale

Sept pays entre mondes maya et caribéen : chapelles, marimbas, orchestres, bandes magnétiques et créations diasporiques

Entre Mexique, Colombie, Pacifique et Caraïbe, l’Amérique centrale n’est pas un simple couloir géographique. Le Belize, le Costa Rica, le Guatemala, le Honduras, le Nicaragua, le Panama et le Salvador possèdent des histoires musicales distinctes, reliées par les anciennes routes coloniales, la marimba, les fanfares civiques, les migrations et des institutions souvent fragiles.

La musique de concert s’y écrit dans plusieurs langues culturelles : catholicisme hispanique au Guatemala, romantisme des salons et des valses, nationalismes fondés sur des matériaux autochtones, héritages créoles et garifunas de la façade caribéenne, sérialisme, électroacoustique et jazz. Les compositeurs circulent aussi vers Mexico, Buenos Aires, New York, Londres ou l’Europe ; l’exil et la diaspora font donc partie de cette histoire autant que les frontières nationales.

Belize · Costa Rica · Guatemala · Honduras
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Sept pays, plusieurs lignées

PaysRepères historiquesCourants contemporains
BelizeHymne, piano, traditions créoles et garifunasCréation diasporique, opéra et métissages afro-atlantiques
Costa RicaMusique civique, opéra, orchestre et pédagogiePluralisme, électroacoustique, art sonore et recherche afro-caribéenne
GuatemalaGrande chapelle coloniale, marimba et nationalisme mayaSérialisme, théâtre instrumental et « útiles sonoros »
HondurasFanfares, salon, orchestre et facture instrumentaleCréations symphoniques et dialogues avec les cultures garifunas
NicaraguaValse, romantisme et nationalisme orchestralChanson composée, mémoire révolutionnaire et nouveaux médias
PanamaMusique civique, enquête folklorique et cosmopolitismeSérialisme, percussion contemporaine et jazz panaméricain
SalvadorPremiers orchestres, collecte autochtone et musique symphoniqueÉcriture de chambre, création électroacoustique et diaspora

Chapelles, archives et baroque guatémaltèque

La cathédrale de Santiago de Guatemala — l’actuelle Antigua — constitue dès le XVIe siècle un centre musical dont l’influence dépasse les frontières présentes. Le Portugais Gaspar Fernandes (v. 1566–1629), maître de chapelle avant son départ pour Puebla, laisse des villancicos où langues et personnages du monde colonial entrent dans la polyphonie. On peut écouter deux de ses œuvres : Campanitas de Belén et Piezas para la entrada del Virrey don Diego Fernández de Córdoba.

Au XVIIIe siècle, Manuel José de Quirós (mort en 1765) adapte le baroque tardif aux forces de la cathédrale dans Bajelillo que al viento. Son neveu Rafael Antonio Castellanos (v. 1725–1791) lui succède comme maître de chapelle : Pues la Iglesia, Señores et Si de rosa el nombre font entendre une transition souple entre baroque et style classique.

José Eulalio Samayoa (v. 1781–v. 1866) franchit un seuil : sa Symphonie nº 7, la Sinfonía Cívica et ses écrits historiques attestent l’apparition, au début du XIXe siècle, de grandes formes instrumentales conçues en Amérique centrale.

Une archive régionale plutôt que nationale. Les musiciens circulaient entre Guatemala, Comayagua, León et les autres centres religieux. Les frontières modernes ne doivent donc pas être projetées trop rigidement sur le répertoire colonial.

Hymnes, fanfares et institutions républicaines

Après les indépendances, la fanfare militaire forme les instrumentistes, accompagne les cérémonies et prépare les futurs orchestres. Au Salvador, José Escolástico Andrino (1817–1862) écrit musique religieuse, symphonies et opéra tout en organisant un premier ensemble orchestral. L’enregistrement des Variaciones pour violon et orchestre rappelle combien de partitions institutionnelles restent à éditer.

Les hymnes condensent cette fonction civique. Le Costaricien Manuel María Gutiérrez (1829–1887) compose la musique de Noble patria, tu hermosa bandera. Au Honduras, l’Allemand établi à Tegucigalpa Carlos Hartling (1869–1920) signe Tu bandera es un lampo de cielo. Au Panama, Santos Jorge (1870–1941), né en Espagne, écrit l’Himno Istmeño. Au Belize, Selwyn Walford Young (1899–1977) compose Land of the Free.

Ces pages officielles ne résument pas leur catalogue, mais elles révèlent un réseau de chefs-compositeurs. Écrire, former une harmonie, adapter une pièce et diriger une cérémonie sont alors les dimensions d’un même métier musical.

Nationalismes, folklore et mondes autochtones

Au Guatemala, Jesús Castillo (1877–1946) collecte des mélodies mayas et cherche à construire un théâtre musical non européen. L’opéra Quiché Vinak et l’Obertura indígena relèvent d’un indigénisme pionnier, mais inséparable du regard savant porté sur des pratiques vivantes. Son demi-frère Ricardo Castillo (1891–1966), formé à Paris, donne à cette recherche une harmonie plus moderne dans la partition orchestrale Hai Kai et Poème pastoral.

Au Salvador, pianiste, compositrice et ethnomusicologue, María de Baratta (1890–1978) recueille chants et danses dans le monumental Cuzcatlán típico. Dichoso fui illustre cette culture longtemps minorée, tout en posant la question de sa transformation pour la scène.

Le Panaméen Narciso Garay (1876–1953), diplomate et compositeur formé en Europe, mène une enquête sur les traditions de l’isthme et écrit notamment la Cumbia pour violon et piano. Au Nicaragua, Luis Abraham Delgadillo (1887–1961) porte le nationalisme aux grandes formes : Romance oriental, Prélude nº 2 et Concert en sol pour guitare et orchestre associent romantisme, impressionnisme et imaginaire panaméricain.

Valses, piano et musique de salon

Au Nicaragua, José de la Cruz Mena (1874–1907) transforme la valse en emblème national. Ruinas, Amores de Abraham et Bella Margarita combinent élégance de salon et mélancolie très personnelle. Alejandro Vega Matus (1875–1937), chef de fanfare et homme de théâtre, relie valse, zarzuela et chanson dans la Marche nº 44.

Au Costa Rica, Julio Fonseca (1885–1950) étend la tradition pianistique à la musique de chambre, au ballet et à l’orchestre ; Gran fantasía sinfónica et Leda témoignent de ce romantisme tardif.

Manuel de Adalid y Gamero (1872–1947) est compositeur, chef et inventeur d’instruments. Voces de la tarde fait dialoguer salon et couleur locale. Le Bélizien Francis Reneau, pianiste, chef et compositeur, prolonge cette culture instrumentale dans Put Dong Yu Gun.

Modernismes orchestraux : écrire après le folklore

Le Panaméen Roque Cordero (1917–2008) constitue la grande figure sérielle de l’isthme. Élève d’Ernst Krenek aux États-Unis, il n’abandonne pas l’énergie rythmique de son pays : le Concerto pour violon, la Symphonie nº 2 et les Eight Miniatures intègrent la série à une dramaturgie tendue et mobile.

Au Guatemala, Jorge Sarmientos (1931–2012) relie modernisme, imaginaire maya et réalisme magique dans le ballet El pájaro blanco, le Concerto pour marimba et Prélude et danse orgiaque. Au Salvador, Esteban Servellón (1921–2003) consolide l’écriture symphonique et l’enseignement ; sa Suite rétrospective prépare la génération suivante.

Au Costa Rica, Benjamín Gutiérrez (né en 1937) apporte à l’opéra et à l’orchestre une vigueur dramatique dans Marianela et la pièce orchestrale Evocación. Bernal Flores (né en 1937), formé notamment aux États-Unis, développe une modernité plus abstraite dans Siete tocatas pour cordes et percussion.

Le laboratoire guatémaltèque : bande, voix et « útiles sonoros »

Après son passage au CLAEM de Buenos Aires, Joaquín Orellana refuse d’imiter simplement les studios européens. Humanofonía I (1971) monte cris, prières, rires et voix urbaines en une chronique sociale. Puis le compositeur invente ses útiles sonoros, sculptures jouables dérivées de la marimba : Ramajes de una marimba imaginaria et Híbrido a presión proposent une technologie acoustique adaptée aux matériaux et aux gestes locaux.

Enrique Anleu Díaz (1940–2023) explore pointillisme, blocs sonores et aléatoire dans Sonatina opus 10. Compositeur et chercheur, Igor de Gandarias (né en 1957) prolonge l’électroacoustique guatémaltèque avec Jungla ancestral, tout en documentant les pratiques musicales du pays.

Une avant-garde située. Orellana ne remplace pas la marimba par l’électronique : il analyse ses modes de jeu et construit une lutherie nouvelle. La modernité naît ainsi d’une critique des dépendances technologiques autant que d’une recherche de timbre.

La constellation costaricienne : pluralisme et électroacoustique

À partir des années 1970, universités, orchestres et séminaires de composition donnent au Costa Rica une continuité institutionnelle rare dans la région. Alejandro Cardona (né en 1959) interroge métissage et mémoire dans Canto y danza de los innúmeros abuelos et Moyugba Orisha – Eleggua Alá Lu Banché. Eddie Mora (né en 1965), violoniste et chef, pratique un éclectisme très construit, notamment dans Quatuor nº 1, Retrato V et El hilo de Ariadna.

Marvin Camacho (né en 1966) associe expressionnisme, légende et rituel dans Cantata Salmos cotidianos et les Siete haikus. Carlos Castro (né en 1963) fait dialoguer orchestre, scène et matériaux populaires dans Kerwa.

Otto Castro (né en 1965) anime la scène électroacoustique et compose Homenaje a ciudades invisibles ainsi que des œuvres acousmatiques. Compositrice, artiste sonore et chercheuse, Susan Campos Fonseca (née en 1975) relie création, technologies, études de genre et archéologie sonore dans Abismo blanco.

Créations actuelles, jazz et diasporas

Au Salvador, Germán Cáceres (né en 1954), compositeur, hautboïste et chef, développe une œuvre orchestrale et de chambre aux lignes très articulées : Fanfarria a San Salvador et Tiento III. Installé en Suisse, Arturo Corrales (né en 1973) fait de la polyrythmie et de l’énergie collective le moteur de Beyond.

Au Panama, Samuel Robles (né en 1974) conjugue formes savantes et traditions locales dans Cabangueando, Canto pour violon et cordes et Tian-Ho. Le percussionniste-compositeur Carlos Camacho (né en 1989) explore geste et résonance dans Pitying the Farmers et Pulsos.

Le jazz constitue une autre musique de composition. Le Panaméen Danilo Pérez (né en 1965) fait de l’improvisation une pensée historique dans Panama Suite et PanaMonk. Au Costa Rica, Manuel Monestel (né en 1950), chercheur et compositeur, restitue la profondeur afro-caribéenne du calypso limonense avec Cantoamérica.

La diaspora élargit enfin la carte. Née au Belize et élevée au Royaume-Uni, Errollyn Wallen (née en 1958) passe sans hiérarchie de la chanson à l’opéra et au grand orchestre. Mighty River, méditation sur l’esclavage et la liberté, le Concerto grosso et Photography inscrivent l’expérience afro-atlantique au cœur de la musique britannique contemporaine.

Au Nicaragua et au Honduras, la chanson composée a souvent occupé l’espace critique que les institutions de concert ne pouvaient maintenir. Carlos Mejía Godoy (né en 1943), dans la Misa Campesina Nicaragüense, et le Hondurien Guillermo Anderson (1962–2016), dans En mi país ou Pobre marinero, composent avec chœur, récit social, rythmes locaux et mémoire caribéenne. Leur présence ici rappelle que la frontière entre « savant » et « populaire » est particulièrement poreuse en Amérique centrale.

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