L’histoire musicale sud-africaine ne suit pas une ligne tranquille allant de la « tradition » vers la « modernité ». Elle est faite de rencontres, mais aussi de ségrégations très concrètes : lieux d’enseignement séparés, scènes interdites, partitions promues ou négligées selon la couleur de peau, exils forcés. Pourtant, chants xhosa et zoulous, hymnes, jazz du Cap, mbaqanga, orchestre et électronique n’ont jamais cessé de se parler.
1. Avant la partition : oralités, instruments et Princess Magogo
Les langues musicales du territoire sont nombreuses : polyphonies vocales, appels responsoriaux, arcs uhadi et umakhweyana, danses, cornes, tambours, pratiques khoïsan, sotho-tswana, venda, xhosa, zouloues et bien d’autres. Elles ne forment pas un folklore unique et stable. Une performance peut composer son propre équilibre entre formule héritée, parole nouvelle et improvisation.
Princess Magogo kaDinuzulu (1900–1984), princesse zouloue, chanteuse et joueuse d’arc, est une créatrice identifiable au sein de cette culture orale. Les enregistrements de Hugh Tracey et David Rycroft ont préservé une partie de son répertoire : The Zulu Songs of Princess Magogo. Anecdote vertigineuse : sa vie deviendra plus tard le sujet du premier opéra zoulou de Mzilikazi Khumalo.
2. Écoles missionnaires et premiers auteurs du chant choral noir
Au XIXe siècle, écoles et missions introduisent l’hymnodie européenne et la notation tonic sol-fa. Les musiciens africains ne se contentent pas de les recevoir : ils en font une langue politique et spirituelle. Enoch Sontonga écrit en 1897 Nkosi Sikelel’ iAfrika. Le chant franchira les frontières, deviendra hymne panafricain puis entrera, avec Die Stem, dans l’hymne national sud-africain.
Pasteur, journaliste et pédagogue xhosa, John Knox Bokwe donne avec Plea for Africa un modèle d’éloquence chorale. Reuben Caluza transporte cette tradition vers le disque, le ragtime et la chanson urbaine : Ixhegwana.
Au Lesotho puis en Afrique du Sud, Joshua Pulumo Mohapeloa compose des centaines de pièces en sesotho. U Ea Kae? montre comment la pulsation de la langue peut réorganiser l’harmonie chorale apprise à l’école.
3. Van Wyk, du Plessis, Rainier : fonder une musique de concert
Arnold van Wyk appartient à la première génération blanche reconnue par les institutions internationales. Son vaste piano Nagmusiek est nocturne au sens psychologique plus que pittoresque ; les Five Elegies gardent une dureté inhabituelle. Très autocritique, il révisait ou retirait ses partitions : son petit catalogue dit autant l’exigence que l’isolement.
Hubert du Plessis cultive une écriture néoclassique et chambriste ; sa Symphonie no 1 témoigne du cadre européen alors dominant. Née en Afrique du Sud et installée en Grande-Bretagne, Priaulx Rainier développe en revanche une syntaxe âpre et très personnelle : Quatuor à cordes.
4. Stefans Grové et la question délicate d’« africaniser » l’écriture
Après une carrière aux États-Unis, Stefans Grové revient au pays et inaugure en 1984 sa série Music from Africa. La Fifth Dance des Songs and Dances from Africa transforme rythmes et cellules mélodiques sans simplement les citer. Cette démarche a ouvert une voie, mais elle doit aussi être interrogée : qui collecte, qui nomme, qui bénéficie de la transformation d’un matériau communautaire ?
Peter Klatzow offre au marimba une véritable architecture concertante dans son Concerto pour marimba. Hendrik Hofmeyr, revenu d’Italie après la fin de l’apartheid, choisit une grande synthèse lyrique dans la Sinfonia africana.
5. Mzilikazi Khumalo : langue zouloue, chœur et opéra
Linguiste autant que compositeur, Mzilikazi Khumalo place les langues africaines au centre de l’écriture. Les Five African Songs font dialoguer chœur et orchestre ; l’opéra Princess Magogo kaDinuzulu, créé en 2002, est le premier opéra en langue zouloue. Il ne « donne » pas soudain une voix à Princess Magogo : il met en scène une voix qui existait déjà et que l’histoire institutionnelle avait tenue à distance.
Khumalo participe aussi à la mise en forme du nouvel hymne national après 1994. Sa trajectoire relie ainsi le chœur missionnaire, la recherche linguistique, l’opéra et la construction symbolique de la démocratie.
6. Jazz, apartheid et exil : composer une contre-géographie
Le jazz sud-africain naît de croisements entre marabi, hymnes, musiques de danse, swing et bebop. Le régime d’apartheid détruit Sophiatown, interdit les ensembles mixtes et pousse des artistes au départ. Todd Matshikiza compose la « jazz opera » King Kong : Back of the Moon. Le spectacle lance ou accélère plusieurs carrières, mais son succès londonien est aussi une histoire d’exil.
Abdullah Ibrahim, encore appelé Dollar Brand, est remarqué à Zurich par Duke Ellington. Mannenberg, enregistré en 1974, devient un hymne officieux de la résistance ; African Marketplace déploie une forme orchestrale plus ample. Le pianiste est mort en juin 2026, laissant l’un des grands catalogues du continent.
Avec les Blue Notes puis Brotherhood of Breath, Chris McGregor et ses partenaires transforment la scène britannique : MRA. Jonas Gwangwa relie jazz, militantisme et cinéma dans la musique de Cry Freedom. La locomotive de Stimela de Hugh Masekela transporte la mémoire des travailleurs migrants.
Caiphus Semenya compose Matswale avec une science de la chanson qui n’exclut jamais la sophistication harmonique. Plus tard, Bheki Mseleku dans Celebration et Moses Molelekwa dans Genes and Spirits inventent deux pianismes très différents.
7. Volans, Blake, Zaidel-Rudolph : trois réponses expérimentales
Kevin Volans remet en cause son apprentissage européen avec White Man Sleeps. La pièce est grisante, mais son usage de matériaux africains et son titre suscitent aujourd’hui un débat nécessaire sur l’appropriation. Installé ensuite en Irlande, Volans refuse d’ailleurs d’être enfermé dans une identité stylistique stable.
Michael Blake cherche dès les années 1970 une esthétique expérimentale indigène, fondée sur répétition, collage et étude des structures africaines. Afrikosmos, cycle de 75 miniatures, ressemble à un atlas dont chaque page contredirait la précédente.
Première Sud-Africaine à obtenir un doctorat en composition, Jeanne Zaidel-Rudolph traverse musique de chambre, orchestre, chœur, jazz et liturgie. Virtuoso I montre une écriture pianistique incisive, loin de toute synthèse décorative.
8. Après 1994 : histoire noire, opéra neuf et formes ouvertes
Bongani Ndodana-Breen remet au premier plan les histoires xhosa et les figures politiques noires. Harmonia Ubuntu, fondé sur des paroles de Mandela, évite la simple musique de cérémonie ; les Three Orchestral Songs sur Ingrid Jonker révèlent son sens de la voix.
Andile Khumalo travaille le silence, la fragmentation et la densité : Schau-fe[r]n-ster II pour piano et Cry Out. Chez Neo Muyanga, opéra, jazz, protest song et performance se rejoignent : The Flower of Shembe.
Mokale Koapeng inscrit le soulèvement de Soweto dans Cantus in Memoriam ’76. La musique ne remplace pas le témoignage historique ; elle en organise la résonance.
9. Ville, studio et témoignage : de nouveaux espaces de composition
Robert Fokkens fait du violon le narrateur instable d’An Eventful Morning Near East London. Clare Loveday écoute Johannesburg comme un instrument dans Johannesburg Etude I.
Philip Miller construit REwind: A Cantata à partir des témoignages de la Commission vérité et réconciliation. Les voix enregistrées ne servent pas d’effet documentaire : elles obligent l’ensemble musical à écouter avant de commenter.
La compositrice et multi-instrumentiste Cara Stacey relie arcs musicaux, claviers, improvisation et électronique dans Circadian Clocks. Sibusiso Njeza prolonge la puissance chorale en isiXhosa avec Eloyi. La création actuelle se trouve précisément dans cette coexistence : salle de concert, université, église, club, archive et scène numérique.
Mon fil d’écoute
- Princess Magogo — chants zoulous
- Sontonga — Nkosi Sikelel’ iAfrika
- Bokwe — Plea for Africa
- Mohapeloa — U Ea Kae?
- Van Wyk — Nagmusiek
- Rainier — Quatuor à cordes
- Grové — Fifth Dance
- Khumalo — Five African Songs
- Matshikiza — Back of the Moon
- Ibrahim — Mannenberg
- McGregor — MRA
- Masekela — Stimela
- Volans — White Man Sleeps
- Blake — Afrikosmos
- Ndodana-Breen — Harmonia Ubuntu
- Andile Khumalo — Schau-fe[r]n-ster II
- Koapeng — Cantus in Memoriam ’76
- Miller — REwind